• Les capitalistes sont aussi des passagers clandestins

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    Il y aura bientôt cinquante ans, en 1966, un sociologue et économiste américain, Mancur Olson a écrit un livre, La logique de l’action collective,  qui s’est rapidement imposé comme l’une des sources majeures de la réflexion économique contemporaine. Dans ce livre, son auteur qui a toute sa vie enseigné l’économie mais dont l’œuvre a rapidement franchi les frontières de sa discipline, s’interroge sur la capacité d’individus qui ont des intérêts communs à s’unir pour mieux les défendre. Il se demande, au fond, s’il est vrai que des gens qui ont des intérêts communs ont bien intérêt à s’associer pour les défendre. Cela paraît, à première vue évident : pourquoi y aurait-il des syndicats, des lobbies, des associations de toutes sortes si ces institutions ne servaient justement à mobiliser des acteurs sociaux ayant les mêmes intérêts pour les défendre ? Mais ce qui paraît évident à première vue ne l’est pas forcément lorsque l’on regarde plus dans le détail : « Il n’est pas vrai, explique Mancur Olson, que l’idée que les groupes agissent dans leur intérêt découle logiquement des prémisses d’un comportement rationnel et intéressé. Que les membres d’un groupe aient avantage à atteindre leur objectif commun ne veut pas dire qu’il agiront de manière à y parvenir (…) En réalité, ajoute-t-il, des individus raisonnables et intéressés ne s’emploieront pas volontairement à défendre les intérêts du groupe. » Au cœur de cette thèse, il y a l’image du passager clandestin ou du cavalier solitaire, de celui qui, alors même qu’il bénéficie de l’action collective, n’y participe pas : à quoi bon puisque de toutes manières les autres vont se battre pour lui.


    Ce livre a surtout servi dans les années 70 à attaquer les fondements du marxisme, de sa théorie des classes et du syndicalisme. Il a permis de comprendre les dérives bureaucratiques de toutes les organisations collectives qui avaient pour ambition de  défendre les intérêts du plus grand nombre. Dès lors que chacun se comporte en passager clandestin, ceux qui investissent dans ces organisations collectives, qui leur consacrent leur vie le font moins pour améliorer le sort du plus grand nombre que pour satisfaire des ambitions personnelles.


    Quand on le relit aujourd’hui, on y trouve des éléments qui permettent de mieux comprendre le comportement et les évolutions du capitalisme contemporain.


    Les capitalistes en passagers clandestins

    Que sont aujourd’hui, en effet, les capitalistes sinon des passagers clandestins, des agents économiques qui profitent des investissements collectifs, qu’il s’agisse de ceux de la collectivité dans les infrastructures, les routes, les ponts, les réseaux de transport, d’énergie, que de ceux dans l’éducation, la sécurité, tout en faisant tout pour échapper à leur financement ?


    On l’a compris, je fais allusion à ce qu’il est convenu d’appeler depuis quelques mois en France le ras-le-bol fiscal, ras-le-bol que les entreprises et leurs représentants sont les premiers à dénoncer. Je pense à Pierre Gattaz, le Président du MEDEF disant il y a quelques jours : « Nous sommes dans une situation où il y a un ras-le-bol fiscal, il y a une souffrance énorme qui peut se transformer en exacerbation ou en colère des patrons », colère qu’il attisait lui-même en déclarant quelques instants plus tôt : « Nous avons une pression fiscale qui dure depuis des années et qui n'a pas arrêté de s'aggraver depuis 30 ans », faisant ainsi fi des efforts réalisés depuis des décennies par tous les gouvernements un peu partout dans le monde industrialisé pour réduire les impôts des entreprises. Le taux d’imposition des sociétés en France, a la réputation d’être particulièrement élevé, d’être l’un des plus élevés en Europe, il est de 33, 3% des bénéfices réalisés depuis 1993. Il était de 50% au début des années 80. Il a donc diminué de manière significative depuis et a continué de le faire avec, notamment, le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi, le CICE, qu’a mis en place le gouvernement Ayrault. Cela peut, malgré cette baisse, paraître beaucoup, mais son importance doit être relativisée :


    -       L’impôt sur les entreprises ne concerne qu’une entreprise sur trois : Le tiers seulement des entreprises françaises soit approximativement 1,4 million d'entreprises en relève, les autres relèvent d’autres régimes ;
    -       ce taux de 33% ne concerne qu’une toute petite minorité d’entreprises : celles qui réinvestissent leurs bénéfices, celles qui font un chiffre d’affaires inférieur à 7 millions d’€ y échapper puisqu’elles n’ont à payer que 15% de leurs bénéfices sous forme d’impôts. Pour peu qu’elles fassent des bénéfices, naturellement…
    -       les entreprises ne paient d’impôts que sur les bénéfices réalisés en France, ce qui permet à toutes celles qui travaillent à l’étranger d’y échapper voire même si elles ont des établissements à l’étranger de mettre en place des procédures pour réduire leur imposition.

    De fait, les entreprises et, d’abord, les plus importantes, n’ont de cesse de tout faire pour échapper à cet impôt. Ce qu’elles réussissent très bien comme on peut en juger en regardant la part de cet impôt sur les sociétés dans le PIB de la nation : moins de 3% en France.


    Quand les entreprises font tout pour échapper à l’impôt…

    Cette volonté d’échapper à l’impôt n’est pas propre aux entreprises françaises. On la retrouve identique dans les entreprises installées dans des pays qui pratiquent des taux d’imposition sur les sociétés plus faibles. Elle prend les formes les plus variées.


    On sait comment les entreprises internet, les Facebook, Google, les entreprises informatiques, Apple et bien d’autres, profitent des différents taux d’imposition pour échapper à l’impôt sur les sociétés. Facturer ses prestations en Irlande permet à Google d’échapper aux impôts ailleurs en Europe, mais il y a bien d’autres méthodes. L’une des plus classiques consiste à jouer sur ce qu’on appelle les prix de transfert. Le procédé intéresse les entreprises qui ont des établissements à l’étranger, ce qui leur permet de choisir les pays dans lesquels verser des impôts. Si une entreprise a, par exemple, des activités dans un pays à taux d’imposition élevé et d’autres dans un pays à taux d’imposition faible, il lui suffit d’ajuster ses prix de transfert interner, les prix auxquels ses filiales des pays à impôts élevés vont racheter les produits fabriqués dans les pays à taux faible pour ne faire de bénéfices que là où les impôts sont le plus faibles.


    Mais il n’y a pas que ces techniques comptables qui ont fait leurs preuves et que l’on connaît bien. Il y a aussi le choix de structures juridiques adaptées qui ont ces quinze ou vingt dernières années profondément transformé le capitalisme international, notamment le capitalisme américain, et contribué à enrichir un peu plus encore les plus riches.


    Quand les actionnaires veulent échapper à la double taxation…

    A la fin des années vingt, les théoriciens de l’entreprise ont mis en évidence les transformations que vivaient les sociétés cotées en bourse. La multiplication des grandes entreprises, la dispersion, la dilution de leur capital avait eu pour effet de réduire le contrôle des actionnaires sur l’entreprise. Deux économistes, Berle et Means, sont restés célèbres pour avoir dénoncé ces dérives. Ils les ont si bien dénoncées que dans les années qui ont suivi la publication de leur livre, les autorités boursières ont mis en place, aux Etats-Unis, toute une série de mesures pour protéger les actionnaires des pratiques du management. Ces mesures n’ont pas empêché celui-ci de continuer de profiter de sa position centrale : fort de ses compétences et de sa connaissance de l’activité de l’entreprise, celui-ci peut détourner une partie des richesses que produit l’entreprise à son bénéfice. C’est ce qui a notamment donné lieu dans les années soixante au développement de ces conglomérats et de cette technostructure qu’a décrite John Kenneth Galbraith dans plusieurs ouvrages devenus célèbres, notamment dans Le Nouvel Etat Industriel, livre publié en 1967, soit tout juste un an après la Logique de l’action collective de Mancur Olson dont je parlais un peu plus haut.


    La distribution de dividendes est l’un des instruments que le management a utilisés pour détourner à son profit les richesses produites par les entreprises. En toute bonne logique, une entreprise qui a de bons résultats devrait distribuer des dividendes importants à ses actionnaires. Or, on le sait, ce n’est en général pas le cas. Il est arrivé que les actionnaires protestent, mais ils sont en général le plus souvent silencieux. A cela plusieurs motifs :


    -       ils ne maîtrisent pas les comptes de l’entreprise et il leur est très difficile de contester les décisions comptables de l’entreprise,
    -       ils disposent en général de trop peu d’actions de l’entreprise pour que les dividendes soient une source de revenus importante,
    -       ils choisissent, s’ils sont très actifs, des stratégies qui leur permettent d’acheter à bas prix des actions pour les revendre quand le cours a monté ; s’ils sont passifs, ils espèrent une croissance régulière de leur capital. Dans un cas comme dans l’autre, ils se moquent un peu des dividendes.

    Cette indifférence de l’actionnaire s’est longtemps nourrie de ce que ses critiques appellent la double taxation des revenus de l’entreprise : impôt que les sociétés doivent payer sur leurs bénéfices auquel s’ajoute l’impôt sur le revenu que doivent payer les actionnaires lorsqu’ils reçoivent des dividendes.

    Cette double taxation a des justifications. La principale étant que l’entreprise et ses actionnaires sont des personnes différentes. Pour les petits actionnaires qui ne peuvent au mieux espérer que de faibles dividendes, elle n’est en réalité pas très gênante mais pour les gros actionnaires il en va tout autrement. Lorsque les sommes deviennent importantes, il paraît tout à la fois habile et avantageux :  

    -       d’insister pour recevoir de gros dividendes, d’inciter le management à verser aux actionnaires l’essentiel des bénéfices réalisés par l’entreprise,
    -       et de tout faire pour échapper à cette double taxation.

    Habile et avantageux pour ceux qui en bénéficient pour les actionnaires les plus riches parce que pour le reste de la collectivité, il peut en aller autrement : la distribution de dividendes importants a de bonnes chances de se faire au dépens des investissements nécessaires pour la croissance de l’entreprise et la création d’emplois. D’où la préférence marquée de ces entreprises pour le financement par la dette que l’on cherche à rembourser par des gains de productivité, gains qui se font au dépens des salarié et des sous-traitants.


    Encore faut-il échapper à la double taxation. C’est possible avec des structures juridiques adaptées, avec notamment ce que l’on appelle en France les sociétés par commandite et, aux Etats-Unis, les Master Limited Partnership, ce que les spécialistes appellent outre-Atlantique des MLP . Pour des motifs liés aux réglementations fiscales et qu’il serait trop long et trop technique de développer, ces  MLP se sont multipliés ces dernières années. Ils représentent aujourd’hui 9% des entreprises cotées, ils ont représente 10% des dividendes distribués par ces entreprises en bourse et, surtout, ce qui montre l’intérêt des capitalistes, ils ont recueilli 28% des capitaux investis en bourse. Plus des 2/3 des nouvelles entreprises cotées sont construites sur ce modèle. Il s’agit évidemment pour les plus riches tout à la fois d’augmenter leurs revenus et de réduire un taux d’imposition qui a déjà beaucoup diminué ces dernières années.


    Cette évolution du capitalisme américain est peu connue, elle a été relativement peu documentée, mais elle explique la montée des inégalités que l’on observe outre-Atlantique depuis une vingtaine d’années. Ces mécanismes renforcent le pouvoir des actionnaires sur le management, incite celui-ci à générer le maximum de bénéfices, à se préoccuper du court terme plutôt que du moyen ou du long terme. Ils contribuent également à réduire, je l’ai déjà dit, les revenus de l’Etat.


    L’entreprise en passager clandestin et la théorie de Kapp

    Ces analyses invitent à revisiter la vulgate contemporaine qui fait des entreprises les institutions créatrices de richesses, les seules, entend-on souvent dire. Revisiter et réviser. Que les entreprises créent des richesses, cela va de soi. Mais elles ne font pas que cela. Elles font aussi tout pour échapper à l’impôt, pour échapper au financement des services, des infrastructures qu’elles utilisent et sans lesquelles elles ne sauraient se développer. Elles font cela au bénéfice des plus gros de leurs actionnaires, de ceux qui les contrôlent forçant ainsi les gouvernements à s’endetter et à augmenter la pression fiscale sur les salariés et les ménages. Dettes et pressions fiscales augmentent d’autant plus qu’il revient à la collectivité de corriger les nuisances que ces mêmes entreprises produisent massivement.


    J’ai cité tout au long de cette chronique quelques textes anciens mais célèbres chez les économistes : le livre de Berle et Means, publié en 1932, les livres de Mancur Olson et Galbraith publiés respectivement en 1966 et 1967, je voudrais conclure en rappelant la thèse méconnue d’un économiste hétérodoxe, un des pères de l’écologie économique : Karl-William Kapp. Pour cet économiste, les bénéfices des entreprises sont pour une part le fruit des coûts qu’elles réussissent à faire financer par la collectivité : la lutte contre la pollution industrielle est l’exemple qu’il développe.


    Passagers clandestins occupés à échapper à l’impôt, d’un coté, habile à transférer à la collectivité une partie de leurs coûts, de l’autre, les entreprises ne sont pas seulement ces créateurs de richesses que l’on nous présente habituellement. Ce qui devrait inciter à prendre avec une pointe d’ironie les plaintes de ses représentants.




    29 October 2013, 1:52 pm
  • La reprise de François Hollande

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    François Hollande a donc annoncé, lors de son allocution du 14 juillet, que la reprise était là. Ses propos ont surpris, on a parlé de méthode Coué, d’optimisme. Ils ont d’autant plus surpris que les prévisions de l’OCDE, du FMI, de la Commission Européenne et de la plupart des instituts de conjoncture ne disent rien de pareil.


    Les prévisions des économistes étant ce qu’elles sont, souvent guère plus fiables que celles des météorologistes sur plusieurs jours, il n’est pas impossible que François Hollande ait raison contre tous. Disons qu’il a, au mieux, pris un risque sérieux.


    Ce pourrait être le risque que prend celui qui se sent noyer et s’accroche à la moindre branche d’arbre pour se maintenir à flot mais au vu ce que l’on connaît de François Hollande, le sang-froid dont il fait preuve par ailleurs, cela paraît peu probable ; il s’agirait donc plutôt d’un risque calculé de la part d’un politique qui, faut-il le rappeler, ne nous a pas habitué à faire des promesses irréalisables.

    Un risque qui rappelle celui qu’il a pris à propos du chômage lorsqu’il a, à plusieurs reprises, annoncé l’arrêt de sa progression avant la fin de l’année. Ce qui fait penser qu’il s’agit d’une stratégie mûrement réfléchie. Mais regardons, d’abord, ce qui l’autorise à cet optimisme.


    Des indicateurs qui hésitent

    François Hollande n’appuie évidemment pas ses prévisions optimistes sur du vent. Mais sur quelques indicateurs qui ont oscillé ces derniers mois dans la bonne direction. C’est notamment le cas de l’indice de la production industrielle qui a rebondi de 2,6% en avril, une bonne performance, meilleure que celle de nos voisins mais qu’il convient de mettre en perspective : il fait suite à de nombreux chiffres médiocres et n’a pas été confirmé en mai. François Hollande avait-il quand il a parlé des premiers retours de l’INSEE sur de bons chiffres en juin ? C’est possible. Reste que rien n’est moins sûr. On peut, comme le suggère François Hollande se trouver à un point de bascule, au moment où les indicateurs se retournent, on peut également avoir affaire à une variation mensuelle sans grande signification, liée à la reconstitution des stocks à laquelle doivent, même en période de récession, procéder les industriels.


    Faut-il ajouter que serions nous, même dans l’hypothèse la plus favorable, celle d’un retournement rien ne dit que cette reprise serait annonciatrice d’une croissance vive. Nous pourrions très bien nous retrouver dans la situation des Japonais qui ont vécu pendant plusieurs années une sorte de croissance atone.


    François Hollande ne s’appuie pas seulement sur cet indice de la production industrielle, il a aussi cité le chômage et la consommation. Il aurait pu aussi parler des exportations qui se sont redressées en avril avant de retomber en mai. Ce que l’on disait pour la production industrielle vaut pour ces autres indices. Il y a donc bien eu un frémissement, mais il est difficile de les interpréter.

    Pourquoi donc François Hollande a-t-il pris le risque d’annoncer la reprise dans ces conditions ? car risque il y a et doublement si l’avenir ne confirme pas ses prévisions :

    •          risque de discréditer la parole présidentielle,
    •          risque de passer pour incompétent en matière économique alors qu’on le crédite d’être compétent et mieux informé de ces questions que ses prédécesseurs.



    Un mot de son allocution du 14 juillet offre, je crois, une clef : confiance. Il a insisté sur son rôle dans la reprise tout comme il a dénoncé le pessimisme, ce pessimisme dont nous parlions la semaine dernière et qui interdit de se projeter dans l’avenir, d’investir et qui est donc un frein à la croissance.


    Une prophétie auto-réalisatrice ?

    C’est un thème qu’il avait d’ailleurs annoncé dans sa conférence de presse de mai dernier lorsqu’il avait dit : « sur le plan psychologique, il est très important que les Français se disent « ça peut repartir » ; car la confiance ramènera la consommation et l’investissement. » Et c’est à cela que doit servir cette déclaration sur la reprise : modifier la perception que les Français, salariés et chefs d’entreprise, producteurs et consommateurs, ont de la situation économique. Il s’agit, au fond, de mettre en place un mécanisme de prophétie auto-réalisatrice : je prévois que la situation va s’améliorer, je prends des mesures qui vont de fait contribuer à améliorer la situation : j’anticipe des investissements, je ne ralentis pas ma consommation… C’est un mécanisme bien connu dont on a analysé les effets dans de nombreux domaines, dans celui de l’inflation, notamment, mais aussi dans celui de pénuries de toutes sortes (on annonce une pénurie, pour s’en protéger, chacun fait des provisions contribuant ainsi à créer une pénurie qui n’aurait pas autrement eu lieu). Les pédagogues ont montré la puissance de ce qu’ils appellent l’effet pygmalion et qui n’est rien d’autre qu’une prophétie auto-réalisatrice, les géographes ont montré son rôle dans la construction des espaces économiques et dans l’évolution des quartiers. C’est donc un concept puissant. Reste à savoir s’il peut s’appliquer dans ce contexte et si la parole présidentielle est le mieux armée pour l’initier.


    Il semble que les prophéties auto-réalisatrices aient joué un rôle dans le développement industriel rapide d’Israël. C’est en tout cas l’hypothèse de Dov Even, un économiste israélien qui explique le succès de ce pays sur le plan économique par la conviction de ses habitants qu’ils réussiraient cette industrialisation. Cette conviction les aurait incités à créer des entreprises, à investir dans l’industrie plutôt que dans d’autres activités. Il associe cela à ce qu’il appelle l’effet golem ou à l’effet messianique qui sont d’autres noms de la prophétie adaptés à la culture locale.


    Ce qui a été vrai d’Israël devrait donc pouvoir l’être d’autres pays et notamment de la France. Reste à savoir s’il suffit de la parole présidentielle…


    La parole présidentielle

    Peut-on attendre l’émergence de cet effet de la parole présidentielle. François Hollande le pense manifestement. Et il fait preuve en cela d’une certaine originalité. La parole politique, et notamment la parole présidentielle, relève plutôt de ce que le philosophe britannique Austin appelait le discours performatif. Il entendait par là, ces phrases qui sont aussi action, qui du fait même qu’elles sont prononcées changent le monde. Le titre du livre dans lequel il présente cette thèse le dit clairement : « quand dire c’est faire » (en anglais : « How to do things with words »). Lorsque le maire dit à un couple : « je vous déclare unis par les liens du mariage », il change effectivement le statut des deux personnes en face de lui : ils étaient quelques instants plus tôt célibataires, les voilà, du fait même de cette déclaration mariés.


    La parole présidentielle a cette force parce que prononcée par le Président auquel les institutions donnent justement ce pouvoir. Certains en ont d’ailleurs abusé, comme Nicolas Sarkozy qui a fini par confondre parler et agir. François Hollande s’expose à un autre risque. Pur que la reprise qu’ils annonce devienne réalité, il ne suffit pas qu’il le déclare, il faut encore que les agents économiques le croient, lui fassent confiance, pensent qu’il sait mieux qu’eux, qu’il est mieux informé… Or, ce n’est pas gagné.

    Ce n’est pas impossible comme le montre son engagement sur le chômage. Les chiffres du retournement ne sont pas encore là, mais certains commencent à y croire, notamment du coté de l’opposition, suffisamment pour dénoncer emplois aidés et artifices. Critique qui fait sourire quand on sait que tous les gouvernements depuis trente ans ont utilisé ce type de mesure pour réduire le chômage et qui est un peu absurde : mieux vaut avoir un emploi, même aidé, que rien du tout. Ne serait-ce que pour trouver un emploi ultérieurement. De nombreuses études ont montré qu’il était d’autant plus difficile de se faire recruter que l’on était resté plus longtemps au chômage. Les jeunes gens qui occupent ces emplois d’avenir n’auront pas ce handicap lorsqu’ils en chercheront un dans le secteur privé. Ce n’est pas négligeable !


    Ce qui devrait se produire avec le chômage peut-il se répéter avec la croissance ? Ce n’est pas certain. En affirmant haut et fort sa volonté de voir un retournement de la courbe du chômage d’ici à la fin de l’année, François Hollande s’adressait autant aux responsables en charge dans les associations, dans les ministères, dans les collectivités locales qu’aux Français. Chaque fois qu’il insistait sur cet engagement il réaffirmait avec force à l’intention de tous ceux qui doivent faire vivre cette politique sa volonté de voir réussir les mesures prises par le gouvernement. Pas question de trainer des pieds, de lambiner, de ratiociner, de multiplier les obstacles de toutes sortes comme savent si souvent faire les administrations ! Cela lui était d’autant plus facile qu’il a sur eux tous une sorte d’autorité, directe, hiérarchique lorsqu’il s’agit de ministres et de fonctionnaires, morales lorsqu’il s’agit d’élus de collectivités territoriales.

    Il en va malheureusement autrement avec la croissance. La parole présidentielle n’a, dans ce domaine, de poids que si elle relayée par d’autres paroles d’experts, d’économistes, d’entrepreneurs qui confirment son diagnostic. Il n’est pas nécessaire qu’ils soient une majorité. Il suffit qu’ils soient assez nombreux pour que s’installe une controverse, que ceux qui prennent des décisions économiques, industriels qui investissent, consommateurs qui dépensent… puissent hésiter, puissent, s’ils ont assez confiance dans leurs produits ou dans leur situation, prendre des risques.


    Cette controverse s’installe lentement. L’opinion a pris conscience que certains indicateurs étaient positifs, ce qu’elle ignorait avant l’intervention de François Hollande. Les économistes commencent de dire que la France est sortie de la récession en juin. Il suffirait que dans les mois qui viennent d’autres indicateurs soient positifs pour que la perception de la situation change. On peut les attendre du coté du chômage, notamment du chômage des jeunes. Les mesures gouvernementales, emplois avenir et autres, devraient prendre leur plein effet à la rentrée, en septembre, quand le ministère de l’Education nationale recrutera dix mille jeunes, quand les villes qui ont, comme Paris, choisi de modifier les horaires scolaires dés cette rentrée recruteront des jeunes pour animer les activités.


    D’autres signes sont prometteurs. L’opinion des industriels sur le climat des affaires s’améliore. Ces mêmes industriels pensent également que la compétitivité de l’industrie française commence à faire des progrès. Tout cela peut contribuer à détendre l’atmosphère et à rendre à la parole politique un peu de la force qu’elle a perdu ces dernières années et, notamment, ces derniers mois.


    Est-ce que cela suffira à amorcer la reprise ? il faudrait pour cela que la situation économique internationale évolue, parce que pour l’heure la reprise est là aux Etats-Unis, mais ailleurs on en est loin. En Asie, les économies hier si dynamiques font du surplace, voient leur croissance ralentie. C’est le cas de la Chine et de l’Inde. Ce l’est également en Amérique latine du Brésil. Quant à l’Europe, bien malin qui peut dire quand elle redémarrera. Lorsque l’on parle de la situation économique de l’Europe, on pense d’abord à l’Allemagne qui risque de souffrir du ralentissement dans les pays émergents. D’autres pays pourraient surprendre, notamment ceux d’Europe du Sud qui ont traversé, qui traversent une crise très grave mais dont l’industrie commence à relever la tête. Je pense notamment à l’Espagne dont les industriels se trouvent aujourd’hui dans une situation très originale : une main d’œuvre bon marché du fait de la crise, un marché intérieur dévasté du fait de la même crise qui  les force à se tourner vers l’exportation et, d’abord, en Europe. Ces pays pourraient très bien sortir de la crise renforcés et devenir des concurrents redoutables pour nos industries. Surtout si celles-ci n’investissent pas pour construire l’avenir. Mais, pour l’instant, on ne peut attendre d’eux qu’ils tirent la croissance.


    Un pari à double détente

    En annonçant la reprise alors que nul n’en voit encore vraiment les signes, François Hollande a pris un vrai risque. S’il l’a fait alors qu’on le dit plutôt prudent, c’est qu’il a besoin d’aborder la rentrée et 2014 avec quelques succès dans sa gibecière. La réforme des retraites à la rentrée risque de susciter manifestations, protestations et de mettre beaucoup de monde dans la rue, et ceci à quelques mois d’échéances électorales qui s’annoncent particulièrement difficiles pour les partis de gouvernement et, notamment, pour le PS. S’il veut passer ces épreuves sans trop de dégâts, s’il veut rebondir après, il faut qu’il puisse mettre à son crédit des réussites sur le plan économique, sur le chômage, la croissance, la productivité. Que ses électeurs puissent se dire :sa politique est rude, mais du moins porte-t-elle ses fruits. Sinon, il ne lui restera pour sauver les meubles que l’impuissance de l’UMP enferrée dans ses conflits de chefs et l’inquiétude que suscite toujours, mais chaque jour un peu moins, le Front National. C’est peu…





    23 July 2013, 8:46 am
  • Le libre échange : une histoire de containers?

    Pour l’écouter


    Le libre-échange quitte rarement les unes de la presse. Soit qu’on le voue aux gémonies comme font tous les partisans plus ou moins honteux du protectionnisme, soit qu’on souhaite l’étendre un peu plus encore, comme font les libéraux et comme promettaient de le faire il y  quelques jours encore Américains et Européens dans le cadre des négociations sur ce nouveau Traité dont on a beaucoup parlé puisqu’il a amené la France à s’opposer à ce que l’on touche à l’exception culturelle.


    Si partisans et adversaires du libre-échange s’opposent sur bien des points, ils ont un point d’accord : le libre-échange est affaire de traités, de négociations commerciales, c’est, en un mot, l’affaire des diplomates. Or, un papier récent, il a été publié en février dernier, invite à en douter : Estimating the Effects of the Container Revolution on World Trade. Ses auteurs, deux économistes de l’université de Nottingham et un de leurs collègues suédois de l’Université de Lund, suggèrent que l’explosion du commerce international de ces trente dernières années est moins liée à ces accords et traités qu’à une innovation technique : l’invention du container. C’est cette invention que je voudrais vous raconter ce matin et l’impact que leur thèse, si elle est vérifiée, pourrait avoir sur notre perception du libre échange.


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    Une belle histoire : l’invention du container

    On prête en général à un transporteur américain, un certain Malcom McLean, l’invention du container et on la date de 1956. En fait, son invention est plus ancienne, elle date des années trente lorsque les compagnies de chemin de fer britanniques et françaises ont commencé à transporter des marchandises dans de grandes boites métalliques, une technique que les Américains ont reprise lors du débarquement. Mais c’est en 1956 que le container moderne prend véritablement naissance. Cette année là, un transporteur routier qui avait commencé sa carrière avec un camion d’occasion et était devenu n°2 dans son métier, un certain Malcom McLean, décide d’acheter un navire pour transporter ses camions du nord au sud des Etats-Unis par la mer. Son idée initiale est d’échapper aux encombrements routiers de plus en plus fréquents et d’économiser du carburant et du temps de chauffeur. Très vite, il découvre qu’il est un peu stupide de transporter tout le camion, chargement et tracteur, qu’il suffit de déposer sur le navire le chargement dans de grandes boites, les containers, que des tracteurs vont, une fois arrivés au port, transporter jusqu’à leur destination finale.


    Ainsi racontée l’histoire est jolie, mais elle n’est pas complète. Pour que ces containers puissent effectivement révolutionner le transport, il fallait encore qu’ils soient normalisés, qu’ils soient tous à la même taille pour que partout dans le monde, installations portuaires, transporteurs routiers et ferroviaires puissent les manipuler sans souci. Cette normalisation s’est mise en place au tout début des années soixante. Il fallait également que les installations portuaires, les matériels de manutention, de stockage, les grues, les entrepôts, les navires s’adaptent, ce qui a pris quelques années.


    C’est en 1966 que les premiers transports en containers ont traversé l’Atlantique. Depuis, cette technique qui peut paraître basique, a complètement bouleversé le commerce international. La containerisation a conduit à la concentration du fret sur quelques grands ports, favorisé le développement de navires de plus en plus imposants et réduit massivement les temps de chargement et de déchargement : on a calculé qu’elle a supprimé une douzaine d’opérations qui prenaient beaucoup de temps et faisaient que les deux-tiers du temps productif d’un navire était consacré aux opérations portuaires. Résultat : les navires restent moins longtemps au port, ils naviguent plus, font plus de rotations, d’où une diminution massive des coûts et une croissance très rapide des volumes transportés. 
    Je ne voudrais pas donner trop de chiffres, mais en voici deux qui illustrent la véritable révolution que cette innovation somme toute banale introduisit :

    •         le temps de transport entre l’Europe et l’Australie est passé de 70 à 34 jours,
    •         il y avait en 2003 11 millions de containers, il y en avait six ans plus tard, 19 millions.



    A tout cela il convient d’ajouter des avantages annexes, comme la diminution des dégradations en cours de transport et des vols, très fréquents autrefois, qui a entraîné une baisse importante des polices d’assurances. Tout cela a joué un peu partout dans le monde mais surtout dans les pays du Nord qui avaient des infrastructures, routes, ports, voies ferrées capables de l’exploiter pleinement.


    On remarquera, incidemment, deux effets inattendus de cette révolution technique :

    •          On aurait pu s’attendre à ce que l’explosion du commerce international entraîne une croissance rapide des effectifs de dockers. Or, on le sait, c’est tout le contraire qui s’est produit grâce, justement, à ces économies d’échelle et à de  formidables gains de productivité : en une heure de travail, on transborde quarante fois plus de fret avec des containers qu’avec les systèmes classiques. Ce qui invite à prendre avec prudence toutes les projections de créations d’emplois basées sur une extrapolation des prévision de croissance d’une activité.
    •          Bien loin de tuer les formes traditionnelles de transport, il semble que le développement de la containerisation ait favorisé le développement du transport de produits que l’on ne peut pas ranger dans ces grandes boites. C’est le cas de l’automobile. Le transport en containers des pièces détachées a, semble-t-il, favorisé celui des automobiles elles-mêmes. C’est, en tout cas, une des conclusions de l’étude des trois économistes que je citais au début de cette chronique.


    Un nouveau regard sur le commerce mondial

    L’idée que la technologie a joué un rôle déterminant dans le développement du commerce n’est pas nouvelle. Dans les années soixante, Robert Fogel, un spécialiste de l’histoire économique récemment décédé, a montré le rôle du chemin de fer dans le développement des échanges en Amérique du Nord et, depuis, plusieurs auteurs ont mis en évidence celui du chemin de fer et des bateaux à vapeur dans ce que l’on a appelé la première mondialisation, celle qui a vu exploser le commerce mondial à la fin du 19ème siècle à 1914. De la même manière Paul Krugman avait souligné le rôle des containers dans la globalisation de ces dernières années. L’originalité de Daniel M. Bernhofen et des deux autres auteurs de l’article que je citais en début de chronique est d’avoir entrepris de mesurer, quantifier cet impact. Ce qui leur permet de montrer que cette révolution technique a plus compté dans le développement du commerce international que l’action de l’OMC et que les accords du GATT. La meilleure preuve en est sans doute que le commerce international a progressé bien plus que ne le laissaient supposer les baisses des taxes douanières qui sont, comme toute, restées modérées : elles n’ont diminué depuis les années soixante que d’à peu près 11% et ces diminutions ont surtout eu lieu avant les années 80 alors que la globalisation s’est accélérée dans les décennies qui ont suivi.


    Ces résultats sont doublement intéressants. Ils permettent, d’abord, de mieux comprendre la globalisation qui ne se limite pas à la baisse des taxes douanières mais qui est allée avec une profonde réorganisation de l’industrie autour de ce que les managers appellent la chaine globale de valeur. Sans entrer dans des détails qui seraient un peu fastidieux, disons tout simplement que l’on a assisté, grâce notamment à ces progrès dans l’industrie logistique, à une réorganisation de l’industrie autour d’un modèle basé sur une segmentation très fine des processus de production qu’illustrent bien les industries de l’informatique mais aussi du textile ou du jouet.


    Quiconque a regardé l’intérieur de son ordinateur sait que c’est l’assemblage de pièces qui viennent d’un peu partout dans le monde. Mais l’exemple le plus insolite est sans doute la poupée barbie, cette poupée que l’on offre aux enfants pour leur anniversaire. Elle est fabriquée dans sept pays différents : le design et le moule sont américains, la résine japonaise, les vêtements sont cousus en Malaisie, les cheveux viennent de Chine et des Philippines et l’ensemble est assemblé en Indonésie avant d’être expédié aux quatre coins du monde. Ce modèle n’est envisageable que parce que des coûts de transport très faibles permettent cette organisation complexe mais terriblement efficace puisqu’elle offre à Mattel, son fabricant, une parfaite flexibilité : il peut à tout moment changer d’usine, aller là où il trouvera les meilleures conditions, les meilleures technologies…


    Ces résultats suggèrent également, et c’est leur principal intérêt sur un plan politique, que la globalisation sera difficilement réversible. Un pays peut tenter, pour se protéger, de mettre des barrières à ses frontières, il peut augmenter ses taxes douanières, il y a peu de chance que ce soit efficace, que cela affecte profondément une globalisation qui a restructuré la géographie économique, celle des ports et des infrastructures mais aussi celle des entreprises avec cette segmentation de la production dont je parlais à l’instant. On peut revenir sur des accords et des traités, il est beaucoup plus difficile de revenir sur une innovation technique.


    Remettre l’idéologie à sa place

    Les partisans d’un protectionnisme plus ou moins mesuré associent en général la montée du libre-échange à l’action des partisans du libéralisme qui auraient imposé leurs vues et fait de l’OMC, l’organisation mondiale du commerce, une arme pour atteindre leurs fins. Les analyses qui font la part belle au développement du transport par containers invitent à revoir cette thèse. Si l’idéologie a joué son rôle, il n’est pas celui qu’on lui prête d’ordinaire. Avec ou sans OMC, les choses se seraient faites.

    Réévaluer le rôle de l’innovation dans la globalisation n’est pas sans avantage. Cela invite à s’interroger sur ce qu’il faut faire face à la mondialisation s’il est vrai que les mesures protectionnistes promettent d’être de peu d’effet. Deux pistes s’imposent à l’esprit. La première est, tout simplement, d’être ricardien, je veux dire de s’appuyer sur les thèses de Ricardo, cet économiste britannique du 19ème siècle qui fit la théorie de l’avantage comparatif des nations. En clair, cela veut dire investir, développer les activités dans lesquelles on bénéficie d’un avantage comparatif, dans lequel on est pour des motifs géographiques, historiques, de hasard éventuellement, bien placés dans la compétition internationale.

    Tout cela peut paraître très abstrait, mais c’est en fait très concret. Je voyais ce week-end un joli reportage sur la cinq, je crois, sur la pâtisserie d’où il ressortait que nos pâtissiers étaient les meilleurs au monde et que leur talent était reconnu partout, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, au Japon. Et l’on apprenait au détour de ce documentaire que les trois ingrédients du succès étaient : des produits de grande qualité que l’on ne trouve pas facilement ailleurs, un goût de la perfection assez japonais et un plaisir de l’innovation, ce qui faisait la différence avec, justement, les Japonais qui ont tendance, expliquait le commentaire, à répéter une recette lorsqu’ils l’ont mise au point.


    On pourrait y ajouter un autre facteur : la compétition, la concurrence. Il y a en France beaucoup de pâtissiers de talent qui se font émulation. Et puisque je parlais du Japon, cette concurrence interne fut l’un des moteurs de son succès. Souvenons-nous, il n’y avait pas un mais quatre ou cinq fabricants de photocopieurs qui se battaient sur marché japonais avant d’aller conquérir les marchés mondiaux. On retrouve la même chose dans les pays émergents, en Thaïlande, par exemple, pays qui a trusté la fabrication des disques durs informatiques, et ceci dans une grande entreprise mais dans une myriade d’entreprises installées à proximité les unes des autres dans ce qu’on appelle un cluster, qui parce qu’elles se font concurrence sont toujours à l’avant-garde de l’innovation.


    Cette stratégie industrielle est exactement l’inverse de celle des champions nationaux que nous avons si longtemps poursuivie, qui nous a permis de construire quelques très belles entreprises qui se portent très bien mais dont les espaces de croissance sont hors de France, en Chine, au Brésil, en Inde, ce qui ne nous aide pas à lutter contre le chômage.


    Si j’ai choisi pour exemple la pâtisserie, c’est pour montrer qu’à l’inverse de ce que nous disent trop souvent politiques et journalistes, l’innovation n’est pas réservée aux technologies nouvelles. Les containers qui nous ont accompagné tout au long de cette chronique en sont un bel exemple : quoi de plus simple, de plus évident qu’une boite métallique, une grosse malle en somme que l’on conçoit de manière à pouvoir la transporter sur un navire, un camion ou un train ?


    Les innovations les plus importantes, celles qui transforment le plus notre monde ne sont pas forcément les plus sophistiquées, les plus brillantes, celles qui demandent le plus d’intelligence et de calcul. Ce sont celles qui, tel le container, assurent des gains de productivité massifs, suscitent des myriades d’autres innovations, que l’on pense à tout ce qu’il a fallu dépenser d’énergie pour faire évoluer les navires, les grues, les systèmes de manutention…


    Nous sommes partis d’un objet insignifiant, un container, pour arriver à des considérations sur le libre-échange, l’innovation, la politique industrielle. Ainsi va l’économie…




    2 July 2013, 8:43 am
  • Malade, la recherche en sciences sociales? Oui, mais…

    Pour écouter cette chronique
    La recherche en sciences humaines et sociales va mal. On nous le dit de partout, les pétitions se multiplient. Manque de crédits, doctorants qui ne trouvent pas d’emploi au sortir de leurs études, chercheurs qui n’arrivent pas à s’imposer au plan mondial, les motifs d’inquiétude ne manquent pas. Et pourtant… pour qui vient de passer quelques jours dans un colloque international, comme je viens de faire, au milieu de 500 chercheurs venus d’un peu partout en Europe, réunis pour parler de sujets éminemment d’actualité : l’économie écologique et la responsabilité sociale des entreprises, le paysage parait bien moins sombre. Et c’est de ce que j’ai vu pendant ces quelques journées que je voudrais vous parler ce matin.


    Un nombre toujours plus grand de chercheurs

    Première remarque : nous étions plus de 500 et les organisateurs avaient reçu plus de 1000 propositions de communication sur un sujet qui reste, malgré son intérêt, relativement étroit. C’est un signe de la véritable explosion des effectifs de la recherche en Europe. Explosion dont témoignent les chiffres. Il n’y avait pas au début des années 60, plus de 3000 chercheurs dans les sciences humaines et sociales, il y en avait en 2002 près de 30 000 et ces effectifs ont sans doute encore grossi depuis.


    Cette expansion s’explique par des changements institutionnels. La recherche n’est plus confinée dans les établissements spécialisés, du type CNRS, INED, INA… elle concerne les enseignants devenus enseignants-chercheurs de l’Université et, depuis peu, des écoles de commerce.


    Cette expansion s’explique de plusieurs manières :

    • -       par la multiplication des financeurs. Dans les années cinquante, seules quelques institutions, comme la Fondation Ford, la Communauté Européenne Charbon Acier, quelques rares grandes entreprises, comme Renault, finançaient la recherche. D’où des ressources faibles. Aujourd’hui, les financeurs se sont multipliés, organismes publics français et européens, grandes entreprises, régions… ont des programmes de recherche ;
    • -       par l’évolution du cadre administratif : les performances en matière de recherche sont devenues un des critères d’évaluation des établissements d’enseignement supérieur. Des établissements qui n’avaient jamais eu la moindre ambition en matière de recherche s’y sont mis. C’est notamment le cas des écoles de commerce qui ont mis en place des programmes d’incitation à la recherche : elles proposent à leurs professeurs qui arrivent à publier dans des revues de qualité des primes qui peuvent être importantes : il n’est pas rare qu’elles soient de plusieurs milliers d’euros ;
    • -       par le développement de véritables équipes de recherche qui associent des enseignants et des chercheurs chevronnés et des doctorants qui cherchent à se financer.
    Mais cette expansion n’a pas été sans conséquences. Elle a, d’abord, conduit à une réduction des budgets. Non que ceux-ci aient globalement diminué, ils sont augmenté, et même de manière significative au fil des années, mais comme il a fallu les partager entre un plus grand nombre d’acteurs, chacun a eu moins. Ce qui s’est traduit par une modification souterraine mais bien réelle des pratiques. Dans les disciplines qui s’appuient sur des enquêtes, on a souvent réduit le nombre de personnes rencontrées, on a choisi des méthodes plus économiques en ressources. Un peu partout, on a pratiqué cette maladie scientifique que Jacques Le Goff a appelé la colloquite, l’organisation de colloques qui ne coûte somme toute pas très cher puisque chaque participant contribue financièrement, avec l’aide de l’institution dont il dépend, aux frais.


    Christophe Charle, un spécialiste de ces questions, analyse dans le détail ce phénomène et ses conséquences :

    Faute d’obtenir des crédits de moyen et long terme pour mener à bien de véritables enquêtes, nombre de chercheurs se rabattent sur la solution plus aisée d’organiser des rencontres où chaque participant propose un morceau de recherche déjà faite ou qu’il a été incité à avancer en fonction de la rencontre (quand il ne répète pas, sous une variante, un travail déjà proposé dans un autre cadre). Dans les cas les plus favorables, les crédits, s’ils sont importants, permettent plusieurs rencontres, où les écoutes critiques successives donnent la possibilité d’ajuster les communications à une problématique plus cohérente qu’elle ne l’était au départ et d’aboutir, sinon à un véritable livre collectif comme celui qu’aurait produit une véritable enquête de longue haleine, du moins à un ouvrage à plusieurs voix sans trop de cacophonie. 
    Malheureusement, dans beaucoup de cas, soit il n’y a pas de produit final, soit le produit reste un patchwork disparate où le meilleur côtoie le pire. Cette « colloquite » ne constitue nullement une bonne allocation des ressources. Il serait facile de montrer que l’ensemble des budgets cumulés alloués aux aides des multiples tables rondes (voyages, séjours, repas, frais administratifs, temps d’organisation) aurait permis de créer quelques appels d’offres pour financer des recherches collectives de plusieurs années, alors que ces rencontres ponctuelles, souvent sans lendemain, ne contribuent qu’à la prospérité du secteur des transports et à la subvention déguisée de quelques éditeurs spécialisés. (Christophe Charle, « L’organisation de la recherche en sciences sociales en France depuis 1945 : bref bilan historique et critique », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2008, n°5)

    Cette expansion des effectifs a également conduit à une spécialisation accrue : les sous-disciplines se sont multipliées, chacun cherchant à trouver un terrain, une niche où se distinguer. Avec pour chacune, tous les outils nécessaires pour exister : revue savante, colloques…


    Cette spécialisation peut avoir des aspects positifs : elle permet d’approfondir des sujets, mais elle a aussi tendance à cloisonner, segmenter. Les différentes sous-disciplines communiquent peu entre elles et les grandes synthèses se font rares.


    Une recherche qui n'anime plus le débat public ?

    Ces grandes synthèses alimentaient le débat public, amenaient leurs auteurs à intervenir dans la presse. Leur disparition a conduit à une sorte de renfermement de la recherche sur elle-même, sur ses valeurs, ses pratiques, ses méthodes. Ecrire pour un grand éditeur comme le faisaient sociologues et historiens, je pense à Le Roy Ladurie,  Furet, Bourdieu, Touraine, Boudon… forçait à une écriture plus accessible. Les auteurs gommaient les aspects les plus arides de leur travail, allégeaient leur bibliographie, limitaient les développements méthodologiques. Toutes choses que l’on retrouve dans les publications contemporaines, que l’on trouve d’autant plus que plusieurs facteurs contribuent à rendre ces textes plus difficilement accessibles :

    • -       ils sont publiés dans des revues savantes que l’on ne trouve pas facilement dans le commerce,
    • -       ils sont de plus en souvent en anglais, devenu dans nombre de disciplines la langue de la recherche,
    • -       de nombreuses disciplines, je pense à l’économie mais aussi à certains segments de la sociologie, voire de l’histoire sont tentés par la mathématisation rendant de fait les communications illisibles pour le public cultivés,
    • -       ils obéissent aux règles très strictes de ces publications qui forcent à la rigueur mais rendent la lecture pesante.
    Le rôle de ces revues est d’ailleurs souvent critiqué par les chercheurs eux-mêmes. Il faut dire qu’elles jouent aujourd’hui un rôle capital dans leurs carrières puisqu’elles sont au cœur du système d’évaluation. La valeur d’un chercheur se mesure aujourd’hui au nombre de publications et à la qualité des revues dans lesquelles il publie, celles-ci étant classées en quatre catégories. Et l’on assiste à des effets pervers, à la fabrication d’une sorte de conformisme professionnel : les auteurs souhaitant publier dans une revue recherchant à citer ceux qui y ont été déjà publiés, à se mettre dans leur pas pour mieux séduire les évaluateurs. Un peu comme la candidate d’un concours de beauté qui ayant compris que les juges préféraient les blondes aux yeux bleus se ferait teindre les cheveux pour mieux les séduire.

    Il serait certainement inexact de dire que les sciences humaines et sociales contemporaines fuient le débat public, elles y contribuent en apportant leur expertise mais elles ne l’animent plus comme elles pouvaient le faire dans les années soixante. Et lorsqu’elles interviennent dans le débat, c’est souvent en position d’accusé. On conteste leurs résultats, on met en doute leur probité, on s’interroge sur leur financement, les conflits d’intérêt qu’ils peuvent faire naître.


    Cette attitude est d’autant plus paradoxale que ce retour de la recherche sur ses fondamentaux, sur la rigueur intellectuelle a eu des effets positifs sur la qualité moyenne de la production.


    Des doctorants de qualité

    Je disais que nous étions plus de 500 à participer à ce colloque sur l’économie écologique. Difficile dans ces conditions de tout entendre. Il faut faire des choix au risque d’être déçu mais aussi d’être agréablement surpris. En fait, il y avait dans ce colloque, comme souvent, le meilleur et le pire. Le meilleur ce fut, souvent, les travaux en cours qui font découvrir des sujets que l’on ne connaît pas ou qui proposent un angle nouveau. Plusieurs étaient passionnants. D’autant plus passionnants qu’ils reposent en général sur une  méthodologie solide.


    La multiplication des enseignants chercheurs a eu pour effet positif d’améliorer l’encadrement des doctorants, la piétaille de la recherche, tous ces étudiants qui passent quelques années sur le terrain. D’où, dans de nombreuses disciplines, l’amélioration de la qualité des thèses, plus longues, mieux construites, plus rigoureuses. Le jeune doctorant qui veut terminer sa thèse dans des délais raisonnables doit aujourd’hui participer à des colloques, publier dans des revues, se frotter au jugement de ses pairs, ce qui ne peut qu’améliorer la qualité de son travail.


    Cette plus grande rigueur intellectuelle aurait du faciliter l’intégration des docteurs dans le tissu économique. Ce n’est malheureusement pas le cas. Les entreprises françaises continuent de s’en méfier. Et l’administration ne fait pas mieux :

    La France, écrivait tout récemment le Monde, se distingue des autres pays de l'OCDE par son très faible nombre de docteurs dans la fonction publique : à peine 300 titulaires de doctorats l'intègrent chaque année sur 13 000 diplômés. Moins de 2 % des cadres du public sont titulaires d'un doctorat, contre 35 % aux Etats-Unis ou en Allemagne. (Les grands corps de l'Etat apprécient peu les docteurs, Le Monde| 25.05.2013)

    Alors même que les docteurs ont développé des compétences dont on besoin les entreprises :

    • -       capacité d’initiative et autonomie : un jeune doctorant qui veut réaliser sa thèse doit apprendre à se débrouiller, à aller sur le terrain, à rencontrer des gens, à mener des interview. A l’inverse de ce que l’on a tendance à croire, ils ne sont pas la tête dans les nuages mais bien plutôt dans le concret ;
    • -       rigueur intellectuelle : les jurys de thèse sont impitoyables pour qui ne respecte pas une méthodologie, qui ne cite pas ses sources, qui ne respecte pas les règles très strictes des publications universitaires ;
    • -       connaissance de l’anglais et capacité à s’exprimer en public dans cette langue.
    Administrations et entreprises ne mesurent pas combien ces colloques, dont je disais à l’instant les limites, sont formateurs pour qui y participe. Celui de l’ESEE dont je parle était, comme beaucoup d’autres colloques internationaux, tout en anglais. Ce qui ne va de soi pour personne. A part les britanniques, les Américains et quelques norvégiens, la plupart des participants ne maîtrisaient qu’imparfaitement la langue de Shakespeare. Ce qui peut, d’ailleurs, poser problème lorsque l’on ne saisit que la moitié de ce que veut dire celui qui s’exprime. Mais où fait-on pareil effort ? où voit on des jeunes gens qui maîtrisent mal le globish, cet anglais international, travailler des heures durant pour réaliser des transparents à peu près compréhensibles et les commenter dans une langue qui n’est pas la leur ? et si, lorsque l’on participe à l’un de ces colloques, on est un peu effrayé de la qualité de l’anglais de beaucoup, on ne peut que se dire que ce doit être bien pire ailleurs, là où la maîtrise de cette langue n’est pas nécessaire pour développer des idées un peu complexes.


    Pour conclure

    Je disais au tout début de cette chronique que la recherche en sciences humaines et sociales allait mal en France. C’est un diagnostic qu’à peu près tous ceux qui s’intéressent à ces questions font. Ces difficultés doivent être relativisées. Jamais cette recherche n’a occupé autant de monde. Les budgets pour chacun se sont réduits et la course au financement détourne beaucoup de chercheurs de leur travail, mais le plus significatif est sans doute la profonde transformation du rôle de la recherche dans nos sociétés. Hier des intellectuels peu nombreux mais de renom pouvaient animer, orienter le débat public, forcer les politiques, la société civile à ouvrir les yeux. Aujourd’hui, les mêmes sont engoncés dans un travail, plus discret mais sans doute plus rigoureux, laissant à d’autres, intellectuels médiatiques, le soin d’occuper la scène. Le public y perd, la science y gagne peut-être.





    25 June 2013, 10:09 am
  • John Locke ou une société du travail

    Pour écouter cette chronique


    Les Presses Universitaires de France viennent de publier la traduction en français d’un tout petit opuscule de John Locke, le philosophe britannique du 17ème siècle qui a, on le sait, inspiré Jean-Jacques Rousseau : Que faire des pauvres ? Le texte est court, une trentaine de pages, et à première lecture, il suscite un certain émoi. On y retrouve, en effet, présentés de manière très brutale tous les thèmes réactionnaires sur l’oisiveté des pauvres, sur la nécessité de les sanctionner, Locke parle de les fouetter, pour les inciter à travailler et à se rendre utile à la société.


    Comme il s’agit d’un des philosophes les plus importants de la fin du 17ème  siècle et que les PUF ne sont pas un repère de fieffés réactionnaires, on relit le texte et la préface qu’en donne Serge Milano, universitaire et haut fonctionnaire spécialiste des questions de pauvreté. Et l’on comprend mieux pourquoi, en ces temps de réflexion sur l’âge de départ à la retraite, de chômage massif des jeunes et d’effritement de l’Etat providence, un éditeur sérieux ait choisi de nous faire connaître ce texte.


    Une société du tout travail

    Ce texte commence par souligner le poids des pauvres dans le royaume d’Angleterre. Poids considérable qui augmente les impôts. « On ne saurait, dit Locke, mettre en doute la multiplication des pauvres et la hausse de l’impôt nécessaire pour les secourir. » Tous les contemporains concordent : les pauvres avaient envahi l’Angleterre. Ils venaient de partout et créaient une véritable insécurité. Insécurité d’autant plus vive qu’étant très sévèrement punis, on pouvait être condamné à mort pour un vol, ils n’avaient guère de raison de faire preuve de retenue.


    Il faudra attendre la deuxième moitié du 18ème siècle pour que Beccaria recommande de proportionner la peine au délit. A la fin du 17ème siècle, on n’en est pas là. On cherche des solutions pratique sans vraiment s’attacher à comprendre le phénomène. Pour Locke, tout vient du « relâchement de la discipline et (de) la corruption des mœurs, la vertu et l’industrie allant de pair tout comme le vice et l’oisiveté. » Il faudra attendre Malthus pour qu’un siècle plus tard soit proposée une explication démographique de cette explosion de la pauvreté.


    Ce n’est donc pas du coté de l’analyse du phénomène que ce livre est intéressant, mais du coté de la solution qu’il propose : la mise au travail des pauvres. Locke, traitant de la pauvreté, invente une société du tout travail, cette société dans laquelle nous vivons et dont nous sentons bien qu’elle touche à ses limites tant il paraît aujourd’hui difficile de donner du travail à tous.


    Locke fait une typologie des pauvres : il y a ceux qui ne peuvent pas travailler et ceux qui sont volontairement oisifs, qui pourraient travailler et ne le veulent pas. S’il faut aider les premiers, il faut forcer les seconds à travailler. Et quand je dis forcer, il s’agit bien de cela : il parle, pour ceux qui vivent dans les régions maritimes, et il y en a beaucoup en Angleterre, de travaux forcés dans les galères. Pour les autres, il propose la création de manufactures textiles qui les occupent et les rémunèrent. Il s’agit de mettre les pauvres, tous les pauvres au travail. Les hommes, mais aussi les femmes et les enfants. Il veut créer des écoles d’industrie pour les enfants pour les « rendre sobres et industrieux pour le restant de leurs jours », mais aussi pour libérer leurs mères et leur permettre de travailler. Il procède même à un calcul : « Le remède le plus efficace que nous puissions concevoir (…) est (…) que des écoles d’industrie soient établies dans chaque paroisse, où seront obligés d’aller les enfants de tous ceux qui demandent des secours, âgés de 3 à 14 ans, tant qu’ils habitent avec leurs parents et que les inspecteurs des pauvres ne leur attribuent pas d’autre emploi pour gagner leur vie. Par ce moyen la mère sera soulagée d’une grande partie des difficultés qu’elle rencontre pour élever ses enfants à la maison et elle sera donc libre de travailler. »  Il s’agit donc, on l’a compris, de mettre les enfants au travail pour donner aux mères la possibilité de travailler elles aussi.


    Plus de deux siècles de théorie économique nous font deviner qu’il y a là un loup. Locke nous dit que le commerce n’a jamais été aussi prospère en cette fin de 17ème siècle. Soit, mais si l’on avait effectivement créé toutes ces manufactures textiles, si l’on avait employé tous ces pauvres, les manufactures existantes auraient certainement souffert de cette concurrence et créé du chômage. Mais, là n’est pas l’important. L’essentiel est ailleurs : dans l’invention d’une société du tout travail où celui-ci est conçu tout à la fois comme un moyen de lutter contre la pauvreté, de subvenir à ses besoins, de domestiquer, discipliner la société. Locke l’explique sans fard. Les manufactures qu’il appelle de ses vœux ressemblent comme deux gouttes d’eau à des maisons de correction, voire à des prisons.

    En publiant ce texte, les PUF nous renvoient à un des fondements de notre société : le rôle ambigu du travail et notre attitude tout aussi ambiguë à son égard : quand nous n’en avons pas nous faisons tout pour en avoir un, mais dés qu’on en a un, on ne rêve que de s’en dégager, d’échapper à ses contraintes et de retrouver la liberté.


    Le programme libéral

     Ce texte de Locke n’est que l’un des multiples pamphlets et essais publiés en cette fin de 17ème siècle sur cette question. S’il nous intéresse plus que d’autres, on le doit à la personnalité de Locke, à sa place au Panthéon philosophique mais aussi à son rôle dans le développement des théories de l’éducation moderne : il est l’un des pères de la pédagogie, Jean-Jacques Rousseau s’en est largement inspiré. Or, on retrouve dans ce texte des traces de cette préoccupation. Dans ces écoles, on nourrira les enfants mieux que chez eux, on leur remplira, c’est son expression, le ventre de pain, et on les habituera à travailler dés le plus jeune âge. Le travail est formateur mais pas seulement.


    Sorti du milieu des philosophes, on connaît aujourd’hui surtout Locke pour sa théorie des droits de propriété qui a fondé le libéralisme moderne. En étant très schématique, sa thèse revient à dire : je suis propriétaire de mon corps et des actions qui en découlent, de ce que je fais avec lui. Dans un passage célèbre de son deuxième Traité du gouvernement, il se demande quand l’indien devient propriétaire des fruits qu’il cueille ou des animaux qu’il chasse : quand il y applique son travail, quand il les cueille ou quand il les attrape. C’est à ce moment là que ces biens de la nature qui appartenaient à tous deviennent les siens. Cela paraît peu de choses, mais c’est capital : la propriété individuelle n’est ni le produit d’une convention ni le fruit d’un vol, d’une rapine, d’une appropriation violente : elle devient légitime ou, plutôt, il devient illégitime de vouloir s’approprier la propriété d’autrui dés lors qu’elle est le fruit de son travail. Les droits de propriété sont fondés. On ne peut prétendre, comme Proudhon, qu’ils sont du vol.

    La question des pauvres comme celle de la propriété sont étroitement liées. C’est ce même travail que Locke veut imposer aux pauvres, pour les discipliner, comme je le disais à l’instant, pour soulager ceux qui ont un travail et paient un impôt de la charge de les soutenir mais aussi pour leur donner la possibilité d’accéder à la propriété. C’est tout le programme libéral qui se met ainsi en place dans ces textes de la fin du 17ème siècle, programme dont nous ne sommes pas sortis. C’est tout cela que nous rappelle ce texte.


    Si l’on essayait le cannibalisme ?

    Je le disais à l’instant, ce texte de Locke n’est que l’un des multiples essais et pamphlets qui auront été publiés à cette époque sur la question des pauvres. Une question qui a de tous temps intéressé tous ceux qui se préoccupent de questions sociales et a donné lieu bien plus tard, au 19ème siècle, à des travaux qui ont été pour beaucoup à l’origine de nos sciences sociales. On dit que l’ethnologie a été inventée par la baron de Gerando, un philanthrope qui a, sous l’Empire, développé une technique d’observation directe des pauvres. Plus tard, des industriels et des sociologues ont inventé la technique des budgets ouvriers tandis que des médecins s’inquiétaient de l’impact de la pauvreté sur la santé des adultes et des enfants. Mais il faut bien le dire, tout cela est un peu tristounet. Les pauvres font rarement sourire. Et moins encore les solutions pour les sortir de leur misère.


    Dieu merci, il y a eu Jonathan Swift pour nous sortir de cette mélancolie. Quelques années après que Locke ait publié son petit texte et sans doute exaspéré par la prolifération des pamphlets de toutes sortes sur le sujet, l’auteur de Gulliver a proposé sa solution au problème de la pauvreté « pour, je le cite, empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge à leurs parents et à leur pays et pour les rendre utiles au public. » Ce texte est connu, mais comment résister de le citer une nouvelle fois ?

    En voici donc le début :
    « C’est une triste chose pour ceux qui se promènent dans cette grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes encombrées de mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l’aumône. Ces mères, au lieu d’être en état de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer tout leur temps à mendier de quoi nourrir leurs malheureux enfants, qui, lorsqu’ils grandissent, deviennent voleurs faute d’ouvrage, ou quittent leur cher pays natal pour s’enrôler au service du prétendant en Espagne, ou se vendent aux Barbades.
    Tous les partis tombent d’accord, je pense, que ce nombre prodigieux d’enfants sur les bras, sur le dos ou sur les talons de leurs mères, et souvent de leurs pères, est, dans le déplorable état de ce royaume, un très-grand fardeau de plus ; c’est pourquoi quiconque trouverait un moyen honnête, économique et facile de faire de ces enfants des membres sains et utiles de la communauté, aurait assez bien mérité du public pour qu’on lui érigeât une statue comme sauveur de la nation.
    Mais ma sollicitude est loin de se borner aux enfants des mendiants de profession ; elle s’étend beaucoup plus loin, et jusque sur tous les enfants d’un certain âge, qui sont nés de parents aussi peu en état réellement de pourvoir à leurs besoins que ceux qui demandent la charité dans les rues.Pour ma part, ayant tourné mes pensées depuis bien des années sur cet important sujet, et mûrement pesé les propositions de nos faiseurs de projets, je les ai toujours vus tomber dans des erreurs grossières de calcul. Il est vrai qu’un enfant dont la mère vient d’accoucher peut vivre de son lait pendant une année solaire, avec peu d’autre nourriture, la valeur de deux shillings au plus que la mère peut certainement se procurer, ou l’équivalent en rogatons, dans son légitime métier de mendiante ; et c’est précisément lorsque les enfants sont âgés d’un an que je propose de prendre à leur égard des mesures telles qu’au lieu d’être une charge pour leurs parents ou pour la paroisse, ou de manquer d’aliments et de vêtements le reste de leur vie, ils contribuent, au contraire, à nourrir et en partie à vêtir des milliers de personnes.
    Un autre grand avantage de mon projet, c’est qu’il préviendra ces avortements volontaires et cette horrible habitude qu’ont les femmes de tuer leurs bâtards, habitude trop commune, hélas ! parmi nous ; ces sacrifices de pauvres petits innocents (pour éviter la dépense plutôt que la honte, je soupçonne), qui arracheraient des larmes de compassion au cœur le plus inhumain, le plus barbare. »

    Et quelle est donc cette solution ? Swift calcule qu’il y a bon an mal 120 000 naissances en Irlande puis il propose son remède : « J’expose donc humblement à la considération du public que des cent vingt mille enfants dont le calcul a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la reproduction de l’espèce, dont seulement un quart de mâles, ce qui est plus qu’on ne réserve pour les moutons, le gros bétail et les porcs ; et ma raison est que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, circonstance à laquelle nos sauvages font peu d’attention, c’est pourquoi un mâle suffira au service de quatre femelles ; que les cent mille restant peuvent, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant toujours la mère de les allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très-bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver. »

    Il poursuit son texte qui est sans doute ce qui a jamais été écrit de plus amusant, de plus incisif et de plus percutant pour se moquer des raisonnements économiques, avec des considérations sur le prix, la qualité de la chair de ces petits êtres dodus… Mais redevenons un instant sérieux.


    Que faire aujourd’hui de ce texte ?

    Serge Milano qui présente ce livre en retire quelques conclusions sur nos politiques contemporaines. « L’assistance, écrit-il visant le RMI et le RSA, n’est qu’une alternative (mauvaise) au travail pour tous ceux qui veulent travailler. » « Le message lockéen, poursuit-il, est très simple : le travail précède l’assistance. Rares sont aujourd’hui les personnes qui refusent ce message. Mais peu nombreuses sont celles qui en acceptent les conséquences : inscription obligatoire comme demandeur d’emploi, acceptation de toute offre d’emploi raisonnable, y compris avec réduction importante de salaire, obligation de formation et de reconversion, voire mobilité géographique raisonnable, écart au salaire minimum en vertu du principe de less eligibility… » La réédition de ce petit livre s’inscrit donc dans le cadre des réflexions sur les évolutions de l’Etat providence. Faut-il être plus exigeant avec ceux qui bénéficient de l’assistance ? Qu’ils coûtent cher, les déficits de nos systèmes sociaux nous le rappellent régulièrement. Qu’il y ait ici ou là des abus et des dérives, c’est l’évidence, mais est-ce en les combattant qu’on réglera les problèmes de la pauvreté ? J’en doute.


    Plutôt qu’une source d’inspiration, comme semble le faire Serge Milano, je verrai dans ce petit livre un rappel utile de la difficulté de penser la pauvreté et la crise et un rappel utile du rôle du travail dans nos sociétés qui nous aide à subvenir à nos besoins, qui nous discipline et fonde le droit de propriété. Cela fait beaucoup et explique qu’il soit aussi difficile d’en traiter.



    18 June 2013, 7:39 am
  • Les hautes rémunérations dans le privé ne seront pas réglementées, et c’est bien dommage

    Pierre Moscovici a choisi de ne pas légiférer sur les hautes rémunérations dans le secteur privé, préférant à une loi l’autorégulation. Faut-il le dire, cette décision, qui n’est, semble-t-il, pas encore définitive, a suscité des mouvements divers à gauche, et pas seulement du coté du Front de Gauche. Beaucoup au Parti Socialiste critiquent cette décision et reprochent au gouvernement d’avoir cédé au chantage à la délocalisation des sièges sociaux du MEDEF et de l’AFEP, l’association française des entreprises privées. Et ce n’est pas la charte de déontologie que préparent ces deux organisations qui les rassurent. Comme le dit Thierry Mandon, un député de l’Essonne, «Ce n'est pas la première fois que l'histoire de la charte de déontologie sort du chapeau, il y a eu des précédents, ces précédents, ils ont donné des cacahuètes, nous veillerons à ce qu'il n'en soit pas de même cette fois». Cette décision est, en effet, étrange et contestable. D’autant plus contestable qu’elle n’aurait, au pire, concerné que quelques centaines peut-être de dirigeants des grandes entreprises cotées. On estime, en général qu’un millier de dirigeants seraient affectés par la taxe à 75% sur les rémunérations annuelles supérieures à 1 millions d’€. Cela ne représente pas des bataillons très importants. Mais avant d’entrer dans le détail, quelques éléments factuels.
    Les rémunérations des dirigeants

    L’AMF, l’Autorité des Marchés financiers, publie chaque année un rapport dans lequel elle analyse les rémunérations des dirigeants des entreprises cotées, présidents directeurs généraux, présidents de directoire, directeurs généraux et gérants de sociétés du CAC 40.


    A la lecture de ces chiffres trois éléments apparaissent :

    •          il y a des écarts significatifs entre les mieux et les moins payés de ces dirigeants. Pour ne prendre que les chiffres de 2011, les derniers disponibles, les rémunérations du premier quartile, du premier quart, si l’on préfère de la population étudiée (les dirigeants d’une soixantaine d’entreprises, se situaient entre 630 000 € et 1 million, tandis que ceux du dernier quartile se situait entre 2 millions et 10 millions, soit de 3 à 10 fois plus ;
    •          ces rémunérations n’ont cessé de progresser depuis 2009 dans toutes les catégories, alors que celles des salariés n’ont pas ou peu progressé ;
    •          ces rémunérations sont beaucoup plus élevées que celles des dirigeants des sociétés publiques qui sont plafonnées à 450 000€ l’an.


    En période de crise, ces évolutions peuvent paraître surprenantes pour ne pas dire choquantes. Mais entrons un peu plus dans le détail. La composition des rémunérations des dirigeants varie d’une entreprise à l’autre, mais on retrouve à peu près partout les mêmes éléments :

    •         un salaire de base,
    •         des bonus,
    •          des actions ou options sur des actions qui consistent à donner au dirigeants la possibilité de revendre au bout de quelque temps des actions offertes ou achetées en général à un prix très avantageux, ce qui leur permet, pour peu que le cours de l’action ait progressé de s’enrichir rapidement,
    •         des primes de départ,
    •        et des retraites supplémentaires.


    Tous ces éléments sont en théorie conçus pour inciter les dirigeants à faire des efforts, à améliorer les performances de l’entreprise qu’ils pilotent. Performances en général mesurées dans les entreprises cotées par le cours de la bourse, ce qui est un indicateur trompeur. Dans les périodes fastes, tous les cours montent que les entreprises aient amélioré leurs performances ou pas.


    Ces rémunérations irritent, on le sait, les Français. C’est moins leur montant ou leur efficacité discutable qui agacent que la progression de ces rémunérations dans des entreprises qui bloquent les salaires et licencient massivement au nom de ces performances. Nous sommes habitués à voir des sportifs, des comédiens gagner des sommes considérables sans que cela nous choque particulièrement. Mais dans le cas des chefs d’entreprise, il en va autrement.


    Comment expliquer ces hautes rémunérations ?

    On le devine les économistes se sont intéressés à ces questions. La littérature sur le sujet est très abondante et, en général, plutôt complaisante à l’égard de ces hautes rémunérations. Plusieurs arguments ont été avancés pour les justifier.


    On a expliqué que des entreprises de plus en plus grosses, de plus en plus importantes, demandaient pour les diriger des compétences exceptionnelles qui sont très rares. Si l’on veut attirer, il convient de les rémunérer à la hauteur de leur valeur.


    On a également expliqué que ces hautes rémunérations étaient liées aux performances et légitimes dés lors que celles-ci s’améliorent.


    On a encore dit qu’il était normal de verser des rémunérations très élevées aux dirigeants des entreprises en grande difficulté puisqu’ils doivent prendre des décisions radicales, courageuses, fermer des usines, abandonner des lignes de produit et que cela mérite récompense. Certains ont même ajouté que les dirigeants qui acceptent de travailler dans ces entreprises prennent des risques, celui, notamment, s’ils ne réussissent pas à retourner la situation de perdre leur emploi et leur réputation. Et qu’il est normal de rémunérer cette prise de risque.


    Tous ces arguments ont, naturellement, fait l’objet de contestations. Deux autres hypothèses, plus réalistes, ont été mises en avant :

    •         les dirigeants qui reçoivent de si hautes rémunérations se comporteraient en prédateurs, ils agissent en bande avec les membres du conseil d’administration, leurs collègues du conseil de direction pour augmenter leurs revenus,
    •        les méthodes utilisées par les cabinets de conseil que les entreprises pour calculer les rémunérations seraient responsables de ces dérives.


    Selon l’hypothèse que l’on retient…

    Si je cite ces différentes explications, c’est que selon celle que l’on retient ont abouti à des résultats très différents. Si l’on pense que ces rémunérations sont liées à la rareté des candidats ou à leur capacité à améliorer les performances des entreprises qu’ils dirigent, il n’y a pas de motif d’y toucher. On peut naturellement opposer à cela que les performances d’une entreprise sont collective, que tout le monde y contribue, et pas seulement les dirigeants. On peut également ajouter que rien ne prouve que la direction de ces méga-entreprises demande des compétences exceptionnelles. Le risque que les grandes entreprises cotées périclitent du fait du départ de quelques dirigeants est faible. Dans tous les comités de direction, il y a des candidats au remplacements de ceux des dirigeants qui voudraient partir.

    Si l’on pense que la distribution d’actions ou de stock-options est une bonne manière d’inciter les dirigeants à faire des efforts, il faut laisser aux actionnaires le soin d’en décider, ce qui suppose qu’ils soient informés des rémunérations versées aux dirigeants, ce qui n’est pas forcément le cas.

    Si l’on pense, à l’inverse, que ces dirigeants sont simplement des prédateurs qui s’enrichissent aux dépens des actionnaires et des salariés, il convient d’introduire de nouvelles règles et de légiférer.

    Si, enfin, on est sensible aux faiblesses des outils utilisés pour calculer ces rémunérations, alors il convient d’agir pour les faire évoluer. Il y a là, bien sûr, beaucoup de grain à moudre. L’un des outils le plus utilisé est une comparaison des rémunérations du dirigeant d’une entreprise et le salaire médian des dirigeants d’entreprises comparables. Ce qui incite, naturellement, à augmenter les rémunérations de tous ceux qui sont en dessous. Et dés lors qu’on les augmente, qu’on les rapproche du salaire médian, celui-ci augmente.


    On retrouve tous ces mécanismes où se mêle mauvaise foi, habileté à négocier ses rémunérations, faiblesse des outils, dans les justifications que la littérature économique donne des indemnités de départ qui font de temps à autre la une de l’actualité. On explique, par exemple, que le conseil d’administration peut être tenté de se séparer d’un dirigeant si ses résultats ne sont pas à la hauteur des attentes alors même que ceux-ci sont liés à la conjoncture, au marché… un indemnité élevée les amène à y réfléchir à deux fois.


    D’autres auteurs ont également expliqué que ces indemnités de départ pouvaient inciter les dirigeants qui en savent plus sur l’état de la situation de l’entreprise que les membres du conseil d’administration à donner rapidement les mauvaises nouvelles, devraient-elles même conduire à leur éviction : une indemnité de départ généreuse peut soigner bien des blessures d’amour propre.


    On aimerait que ces arguments soient également utilisés pour les salariés ordinaires, mais ce n’est évidemment pas le cas.


    La loi ou l’impôt

    Pierre Moscovici a donc choisi de faire confiance aux capacités d’autorégulation du patronat. Choix audacieux et probablement inefficace. On voit mal comment le MEDEF ou l’AMF pourraient, le voudraient-elles même, imposer à des entreprises un plafond aux rémunérations de leurs dirigeants.

    Faire confiance aux actionnaires n’est guère plus probant. Ne serait-ce que parce que le pouvoir dans les conseils d’administration est en général contrôlé par des groupes dont les dirigeants sont également intéressés à ce que ces rémunérations restent élevées. La Grande-Bretagne a fait de gros efforts pour mieux informer les actionnaires des rémunérations des dirigeants. Cela n’a rien changé sinon quelques protestations sans effets dans les Assemblées Générales.


    La loi ne va pas forcément de soi, non plus. Légiférer suppose de définir un mode de calcul du plafond. Dans le cas des entreprises de service public, il a été décidé que ce plafond correspondrait au salaire moyen des personnels les moins bien payés multiplié par vingt, ce qui donne ce chiffre de 450 000€. On imagine les protestations des dirigeants. Une autre manière de faire serait de proposer une transformation des conseils d’administration qui décident des rémunérations des dirigeants et sont donc les premiers responsables de ces dérives. Une solution serait de confier le calcul de ces rémunérations à des administrateurs indépendants associés avec des représentants des salariés pour peu que ceux-ci soient acceptés dans ces conseils, ce qui relève de la loi. Encore faudrait-il que ces administrateurs indépendants ne se fient pas aux seuls travaux des cabinets spécialisés dont les outils ont souvent contribué à ces hausses.


    Le plus simple serait, cependant, d’agir par l’impôt. Imposer ces rémunérations de telle manière que les dirigeants n’aient pas intérêt à les voir augmenter pour aussitôt en reverser l’essentiel au fisc. On peut d’ailleurs penser que ce sont les baisses d’impôts sur les salaires les plus élevés qui ont contribué, aux Etats-Unis mais aussi en Grande-Bretagne, à faire exploser ces rémunérations. Le taus supérieur d’imposition était jusqu’au début des années 70 de 70 à 80% dans ces deux pays avant de tomber à 30%/ Autant dire que le principal frein à l’explosion de ces salaires a disparu. Et comme les dirigeants des entreprises européennes prennent les Etats-Unis comme exemple, les leurs ont suivi.

    Les 75% d’impôt sur les revenus les plus élevés promis par François Hollande auraient été une bonne manière de ramener ces rémunérations à des niveaux plus acceptables. Mais dans sa dernière mouture, ce sont les entreprises qui paieront cette taxe. Est-ce que cela peut les inciter à réduire les rémunérations de leurs dirigeants ? on peut parier que tant que les comités chargés de fixer les rémunérations n’auront pas été transformés, elles feront tout pour déplaire aux PDG, DG et autres bénéficiaires de ces salaires extravagants.


    Pour conclure

    En choisissant de confier aux dirigeants des grandes entreprises le soin de s’autoréguler, Pierre Moscovici a peut-être voulu calmer le jeu alors que les patrons sont en campagne électorale pour remplacer à la tête du MEDEF Laurence Parisot. Ce n’est certainement pas la meilleure solution pour agir sur ces rémunérations qui contribuent plus que tout autre phénomène à creuser les inégalités dans nos sociétés.




    4 June 2013, 6:01 am
  • Le Japon sort de la déflation

    Le Japon retrouve la confiance dans l’avenir après 15 ans de déflation, de déprime et d’atonie. Tout cela grâce, semble-t-il, aux décisions de leur nouveau premier ministre en matière économique et monétaire. De quoi y regarder de plus près, surtout en ces périodes de récession en Europe. Le Japon peut-il devenir un exemple pour l’Europe comme le suggèrent plusieurs titres de journaux ? C’est ce que nous allons voir, mais avant quelques mots sur la situation au Japon ces dernières années et sur les politiques mises en place par l’équipe arrivée au pouvoir en décembre 2012 sous la direction de Shinzo Abe.


    Une longue maladie de langueur

    Le Japon est resté dans nos mémoires comme le pays qui a réussi à s’imposer dans les années 70 et 80 comme une puissance industrielle de tout premier rang. Ses produits se sont imposés partout dans le monde. On ne voyait que des produits « made in Japan », appareils photographiques, photocopieurs, matériels informatiques… puis dans les années 90 le pays semble s’être assoupi victime de cette étrange maladie que l’on appelle déflation. Les prix ont commencé de baisser et ce qui peut paraître à première vue bénédiction est en réalité catastrophe : des consommateurs qui s’attendent à des baisses de prix retardent leurs achats, les industriels réduisent leur production, la croissance piétine, recule, le chômage augmente.


    A l’origine de tout cela, il y a l’excès d’investissement des années 80 lié à des taux d’intérêt très faibles qui permettaient de s’endetter pour consommer et pour acheter des actions dont le cours montait du coup très vite. Inquiet de cette bulle, le ministère de l’économie et des finances de l’époque a augmenté fortement les taux d’intérêt. Le marché s’est alors retourné. Les cours de la bourse se sont effondrés, banques et compagnies d’assurances se sont retrouvées avec des paquets de mauvaises dettes. Des banques ont disparu, des entreprises ont fait faillite, d’autres se sont regroupées. Les industriels et les particuliers qui empruntaient massivement pour financer leurs activités et leur consommation se sont remis à épargner. A tant épargner que le Japon s’est retrouvé dans une situation de langueur qui a duré une vingtaine d’années. Les prix de la terre, le cours des actions qui avaient prodigieusement augmenté dans les années 80 ont chuté lourdement, incitant les Japonais à épargner plus encore, ce qu’ils ont fait d’autant plus volontiers qu’ils ont beaucoup vieilli : les plus âgés épargnent plus et empruntent en général moins que les plus jeunes.


    Tout ceci au moment même où le grand adversaire asiatique du Japon, l’autre grande puissance de la région, la Chine, montait en puissance au point de rattraper puis dépasser dans les classements internationaux le Japon.


    Une double réaction économique et patriotique

    Mais revenons à la période la plus récente.


    C’est à un véritable sursaut patriotique que Shinzo Abe doit sa récente élection à la tête du gouvernement japonais. Tout son programme électoral, celui qui l’a fait élire premier ministre, est, en effet, marqué par ce patriotisme qui le ferait situer, sur notre échiquier politique, quelque part entre la droite décomplexée et l’extrême-droite. En témoignent ces quelques mots extraits de sa notice Wikipedia :

    Abe prend pour slogan « Remettre sur pied le Japon et mène campagne essentiellement sur les questions de sécurité et de politique étrangère, qui restent ses principaux chevaux de bataille et le font une nouvelle fois présenter dans les médias nationaux ou internationaux comme un « faucon » : il place la relation nippo-américaine au centre de son projet de politique étrangère (…) relance son objectif ancien de révision de la Constitution du Japon afin de reconnaître le statut d'« armée conventionnelle » aux Forces japonaises d’autodéfense, envisage d'augmenter le budget de la défense et prône une attitude ferme dans les conflits territoriaux opposant le Japon à ses voisins, surtout avec la République populaire de Chine sur les îles Senkaku.

    Belliciste, faucon, partisan de la manière forte avec la Chine, brutal, donc, Abe se situe bien très à droite sur l’échiquier politique. S’il a été élu, c’est que son programme correspondait aux attentes des Japonais que les progrès rapides de la Chine exaspèrent. Le Japon a dû concéder en 2010 à la Chine son titre de deuxième puissance économique mondiale. Et comme un malheur ne vient jamais seul son PIB était toujours fin 2012 inférieur à ce qu'il était il y a cinq ans et sa dette publique équivalait à 230% du PIB. Ce à quoi il convient d’ajouter que les salaires reculent et que la population vieillit et rétrécit inexorablement : elle devrait, d’après les dernières estimations des démographes  perdre 1 million de personnes par an d'ici à 2060 pour retomber à 87 millions d'habitants.


    Expansion monétaire et lutte contre le protectionnisme

    Depuis qu’il est élu, Shinzo Abe n’a rien renié de ses postures patriotiques, certaines déclarations de ses partisans qui font la une de la presse mondiale en témoignent régulièrement, mais il a également mis en place une politique économique qui semble donner de premiers fruits.


    Le problème majeur de l’économie japonaise est la déflation, la meilleure solution pour la combattre est donc de recréer des anticipations de l’inflation. Dit autrement : il s’agit d’amener les Japonais à renouer avec la consommation, d’anticiper leurs achats de peur de voir les prix augmenter. Ce qu’on appelle aujourd’hui au Japon et ailleurs l’Abeconomics.


    Pour ce faire, Shinzo Abe et son équipe ont commencé par changer de politique monétaire. Et quoi de mieux, pour cela que de changer de gouverneur de la banque du Japon. Le gouverneur en place pensait que le déclin du Japon était, pour l’essentiel, lié à des phénomènes démographiques. Que la politique monétaire ne pouvait rien changer. Il le pensait d’autant plus que la Banque centrale du Japon avait mis en œuvre des outils classiques à sa disposition : baisse des taux d’intérêt, expansion de la masse monétaire sans succès. Le nouveau gouverneur qu’a fait nommer Shinzo Abe a annoncé un assouplissement de ses règles que le journal Les Echos a qualifié de « viril » pour mieux en souligner la force, voire la brutalité.


    Ce programme a incité les banques à prêter plus facilement aux entreprises et aux particuliers. Il a par ailleurs mené une politique volontariste de baisse du cours du Yen pour faciliter les exportations. Il a, enfin, annoncé que la banque visait un taux d’inflation de 2%. Tout un programme carré, solide, brutal qui a convaincu les opérateurs financiers qu’il allait décidément se passer quelque chose au Japon. Et, de fait, les marchés financiers se sont rapidement mis au service de cette politique : ils ont contribué à faire baisser le cours du Yen sur les marchés internationaux et comme cette baisse du Yen était annonciatrice de meilleurs résultats à l’exportation, la hausse des cours du Nikkei a suivi. Si bien suivi qu’il a aujourd’hui rejoint le Dow Jones dans ce qui apparaitra peut-être demain comme une nouvelle bulle boursière.


    Par ailleurs, le gouvernement s’est endetté un peu plus encore pour lancer un programme de grands travaux qui créent des emplois et de l’activité. On est exactement  aux antipodes du raisonnement qui domine actuellement en Europe mais il semble que cela donne de bons résultats. Les dirigeants japonais ont parié sur un cercle vertueux d’un genre nouveau : la hausse des prix augmente les revenus des entreprises, facilite les hausses de salaire qui, combinées à des anticipations d’inflation, incitent à la consommation tandis que la baisse du Yen favorise les exportations.


    Pour mener cette politique, ils ont bénéficié de la complicité, ou si l’on préfère de la complaisance des marchés financiers. Il n’est pas sûr que cette bienveillance leur soit aussi utile pour l’emporter sur l’autre pan de leur projet économique : la modernisation des secteurs de l’économie japonaise restés traditionnels, à commencer par l’agriculture que tout un ensemble de règles et de réglementations protège de la concurrence internationale. Et ceci aux dépens des consommateurs japonais qui paient leur riz très cher (exemple : les règles de l’OMC imposent au Japon d’importer au moins 8% de sa consommation de riz. Ce qu’il fait, mais ces importations ne sont pas mises immédiatement sur le marché mais conservées en silos pendant de longs mois). Il sera probablement beaucoup plus difficile de convaincre les agriculteurs, souvent vieillissants et sans autre revenus, d’abandonner leur ferme.


    Des résultats rapides

    Ce qui frappe le plus, lorsque l’on regarde les chiffres est la rapidité avec laquelle cette politique a donné des résultats. En moins de six mois, le Yen a été dévalué de 20%. Les exportations ont augmenté de près de 4%. Les constructeurs automobiles ont vu leurs ventes aux Etats-Unis suffisamment augmenter pour que cela ait un impact sur leurs bénéfices. Les cours de la bourse ont explosé, (+46% en quelques mois) créant chez tous les possesseurs d’actions un sentiment d’enrichissement favorable à la consommation. La croissance s’est raffermie, la consommation des ménages a augmenté de près de 1%. Les salaires n’ont pas encre augmenté, mais cela ne saurait tarder. Tous les indicateurs ou presque sont donc au beau fixe.


    Ce retournement est-il du à la politique du gouvernement Abe et à elle seule ? Certains experts en doutent, pensant que celle-ci n’a pu qu’accompagner, aiguillonner un mouvement de rebond qui aurait eu lieu de toutes manières. Vrai ? Faux ? Difficile de le dire. Reste que ces premiers bons résultats ont permis au ministre de l’économie, Akira Amari, de dire que la politique économique choisie par l’équipe Abe, commençait à porter ses fruits.


    Une politique qui, à en croire Nicholas Crafts, un économiste britannique qui s’est longuement penché sur le déclin de l’économie britannique, n’est pas complètement nouvelle. C’est celle qu’aurait menée dans les années trente la Banque d’Angleterre. Avec pour résultat une croissance de 4% l’an de 1933 à 1936. La possibilité d’accéder facilement au crédit permit une augmentation rapide des mises en construction de nouveaux logements. En trois ans, le nombre de britanniques qui avaient emprunté pour s’acheter une maison a pratiquement doublé. Des maisons à des prix devenus abordables. Tout cela n’a,  été pratiquement multiplié par deux. Tout cela n’a, été possible que parce que la banque d’Angleterre tout comme la banque du Japon, doit in fine obéir aux injonctions du pouvoir politique.


    Un modèle pour l’Europe ?

    Ces succès ont naturellement donné à quelques uns des idées. Pourquoi l’Europe ne ferait-elle pas de même. Pourquoi ne stimulerait-elle pas son économie en facilitant le crédit, en dévaluant l’euro, en relançant la consommation ?


    Avant de souligner ce qui distingue le Japon de l’Europe, il convient de signaler que l’expérience d’Abe est loin d’être achevée, que tous les indicateurs ne sont pas encore au beau fixe, que les investissements des entreprises n’ont pas repris alors que le retour annoncé de l’inflation et l’augmentation de la dette publique risquent à court ou moyen terme d’augmenter fortement le coût d’une dette pour l’essentiel détenue par des banques japonaises. La chute du Yen baisse le coût des produits japonais sur le marché mondial, ce qui est bon pour les exportations, mais elle augmente celui des importations. Or le Japon est très dépendant de l’extérieur notamment en matière d’énergie. Ce que les ménages gagnent d’un coté, ils risquent de le perdre de l’autre. S’ils consomment plus pour se chauffer, c’est autant qu’ils ne mettront pas dans d’autres achats. C’est toute la politique de relance par la consommation qui pourrait s’en trouver menacée.


    Il faut également souligner qu’Abe a fait ce qui était sans doute le plus facile, au moins électoralement, dans son programme. La troisième partie, la troisième flèche pour reprendre la métaphore des trois flèches qu’il utilise pour décrire sa politique, la partie modernisation de l’économie japonaise, la dérégulation des activités protégées, notamment de l’agriculture, est loin d’être amorcée. Or, sans elle, il n’est pas certain qu’il puisse gagner son pari.


    Disons, pour faire simple, qu’il a gagné une première bataille mais qu’il est loin d’avoir gagné la guerre. Ce qui invite à prendre ses premiers résultats avec prudence.


    Mais venons-en à l’essentiel : cette politique peut elle être copiée en Europe ?  Ce n’est pas évident pour plusieurs motifs :

    •          les gouvernements n’ont pas, d’abord, le pouvoir de faire changer la banque centrale européenne de politique. On peut le regretter, reste qu’elle est indépendante et ne se fait dicter sa conduite par personne,
    •          le marché européen n’est pas le marché japonais : l’essentiel des exportations des pays européens se fait au sein même de l’Europe (60% des exportations allemandes se font dans la zone UE). Une dévaluation de l’euro n’aurait donc pas les mêmes effets d’entraînement qu’une dévaluation du Yen,
    •           plus peut-être encore que le Japon, l’économie européenne a besoin de se recentrer sur des produits à haute valeur ajoutée. Une politique de l’euro fort pousse les entreprises dans ce sens, comme le montre bien l’exemple de l’Allemagne, une politique de l’euro faible ne ferait que retarder cette mutation,
    •           enfin cette politique ne pourrait être menée que si tous les Etats européens y étaient favorables or, on sait que le plus puissant, l’Allemagne s’y oppose.


    Reste que l’exemple japonais devrait inciter les responsables politiques, les banquiers centraux à faire preuve de plus de souplesse. On sait maintenant que l’austérité imposée à a Grèce, au Portugal, à l’Espagne a été contre-productive, que bien loin de réduire la dette des pays, elle n’a fait que l’augmenter faute de recettes fiscales suffisantes. L’exemple japonais montre également qu’il ne suffit pas de mesures techniques, il faut également un choc psychologique qui redonne confiance aux citoyens. Il semble qu’Abe ait su le créer en développant un récit plausible du retour à la prospérité, ce cercle vertueux dont je parlais un peu plus tôt. Créer ce choc psychologique sera sans doute le plus difficile en Europe.




    27 May 2013, 3:28 pm
  • Le chômage des jeunes, bombe à retardement


    Pour l’écouter


    Les chiffres du chômage sont, mois après mois, mauvais, très mauvais. On s’y attendait, nous dit-on, ils risquent, ajoute-t-on du coté des experts, de se dégrader encore dans les mois qui viennent. La faute à la crise ? sans doute. Mais pas seulement. Le chômage, notamment celui des jeunes et des seniors, semblent devenus constitutifs de notre société. Nous vivons avec depuis des années. En 2004, 9,7% des jeunes de moins de 25 ans étaient au chômage. Ils étaient 22% en 2011 et 24% aujourd’hui. Spécificité française ? pas du tout. Les chiffres sont aussi mauvais, voire pire, bien pire, tout autour de nous. Seuls l’Allemagne, les Pays-Bas et le Japon semblent y échapper avec des taux inférieurs à 10%. La crise a même frappé très fort en Grande-Bretagne, dont le chômage des jeunes a plus que doublé en moins de dix ans, atteignant des niveaux comparables aux nôtres. Les pays nordiques que l’on nous donne si souvent en exemple ont eux aussi connu une rapide dégradation de leurs statistiques en ce domaine.


    Un phénomène international

    On l’a compris, il s’agit d’un phénomène international qui touche tous les continents et à peu près tous les pays. Reprenant des statistique du BIT, de la banque mondiale et de l’OCDE, le magazine britannique The Economist a calculé que 290 millions de jeunes de 15 à 24 ans, soit près du quart de la jeunesse mondiale, sont en dehors du système scolaire et sans emploi. C’est considérable et inquiétant pour l’avenir.


    On sait que les jeunes connaissent traditionnellement plus de chômage que les plus âgés. Pour plusieurs motifs : ils n’ont pas d’expérience professionnelle et ont donc plus de mal à trouver un emploi, ils ne sont pas encore sûrs de ce qu’ils veulent et peuvent faire et sont donc amenés à procéder par essais et erreurs, ce qui les amène à changer plus rapidement d’emploi. Ils jouent, dans de nombreuses économies un rôle de tampon en cas de difficultés : il est plus facile de licencier un jeune sans grande compétence qu’un père de famille qui a de l’expérience. Leurs emplois sont en général moins bien protégés. Aux Etats-Unis, comme dans bien d’autres pays, les règles, notamment les conventions signées avec les organisations syndicales, invitent les entreprises à licencier en priorité, en cas de difficultés, les derniers recrutés, les plus jeunes en font naturellement partie.


    Tous les systèmes qui visent à protéger les salariés en place, les obstacles aux licenciements de toute nature contribuent à rendre plus difficile l’entrée sur le marché du travail des plus jeunes qui souffrent tout à la fois de l’allongement des périodes d’essai qui les accompagnent en général et de la pusillanimité des employeurs qui hésitent à augmenter leurs effectifs de crainte de ne pouvoir les ajuster rapidement à la demande en cas de difficultés.


    Toute ces bonnes raisons expliquent bien que les jeunes soient plus souvent en chômage que le reste de la population, pas qu’il soit si important.  D’autres facteurs entrent en ligne de compte. Certains démographiques. Dans nombre de pays en développement, des phénomènes démographiques : la population a explosé et l’économie n’est tout simplement pas en mesure d’accueillir tous ces jeunes, de leur offrir un emploi. C’est, notamment, le cas au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, région dans laquelle le chômage des jeunes dépasse les 40%. Un chiffre qui n’est pas près de se résorber lorsque l’on sait que 10 millions de jeunes devraient arriver sur le marché du travail en Afrique du Nord d’ici à 2020. Même en Asie orientale, le taux de chômage des jeunes en 2011 était 2,8 fois plus élevé que celui des adultes.


    Ailleurs, la faible croissance de l’activité économique a durement touché les jeunes. Mais d’autres facteurs ont joué.


    Le secteur industriel, gros employeur de main d’œuvre il y a encore quelques années, a vu ses effectifs fondre sous le coup de gains de productivité élevés : on a besoin de moins en moins de monde dans les usines pour fabriquer les mêmes quantités de produits, de transfert d’une partie des activités industrielles vers de nouvelles régions.


    L’inadéquation entre les compétences acquises dans le système scolaire et celles demandées par les entreprises est également en cause. Ce problème est endémique et probablement pour partie insoluble : les compétences que demandent les entreprises évoluent si rapidement que les systèmes scolaires n’ont pas la capacité de suivre et encore moins d’anticiper. Il a fallu des années pour qu’ils trouvent le moyen de former des informaticiens. Ceux qui avaient, dans les années soixante-dix, les compétences travaillaient dans les entreprises et n’avaient pas envie de devenir profs. Mais le chômage aggrave cette inadéquation : pour y échapper beaucoup de jeunes poursuivent leurs études. Parce qu’ils le font sans conviction, par obligation plus que par désir, ils s’orientent mal, vont vers des formations qui ne les préparent pas aux compétences que recherchent les entreprises. Plus grave même, ces études trop longues contribuent au chômage : elles créent de l’insatisfaction. Comment peut-on être satisfait d’un emploi mal payé lorsque l’on a fait plusieurs années d’études supérieures ?


    Une bombe à retardement

    Ce chômage massif des jeunes est une véritable bombe à retardement. Et ceci partout.

    Dans les pays du Sud, mais pas seulement, il crée des risques d’instabilité politiques. Ce sont en général les jeunes qui se révoltent. Il incite à l’émigration alors même que les pays du Nord font tout pour la limiter. D’où la multiplication des sans papiers, des salariés qui ne sont pas déclarés et font concurrence aux salariés locaux.


    Dans les pays du Nord, il annonce une croissance ralentie :

    -       les jeunes qui n’ont pas de travail restent plus longtemps chez leurs parents, voire leurs grands-parents comme on l’observe aujourd’hui en Italie ou en Espagne. Parce qu’ils n’en ont pas les moyens, ils ne cherchent pas à s’installer. Ils réduisent donc la demande de logements,
    -       les jeunes dont les débuts de carrière sont difficiles, qui vont de stage en stage, ont du mal à acquérir des qualifications dont l’économie a besoin. D’où ce paradoxe que l’on souligne si souvent : les entreprises qui veulent recruter ne trouvent pas les compétences qu’elles recherchent alors qu’il y a tant de chômage. Il ne faudrait pas croire que ce problème est spécifiquement français. Le cabinet McKinsey a étudié le phénomène dans 9 pays (les Etats-Unis, le Brésil, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Inde et le Mexique) qui montre que 43% des employeurs se plaignent de ne pas trouver sur le marché du travail les compétences qu’ils recherchent,
    -       L’impact d’un chômage prolongé en tout début de carrière se fait longtemps sentir, il laisse des traces, des cicatrices (« scarring » disent les économistes anglo-saxons pour décrire ce phénomène). Sur les revenus, de nombreuses études l’ont montré, les mêmes jeunes au début de carrière difficile ont en général, des revenus plus faibles que leurs collègues qui ont commencé dans de meilleure conditions. Sur le chômage. Plusieurs études ont montré que le chômage en début de carrière était un bon prédicteur des périodes de chômage ultérieures. Or qui dit revenus plus faibles et périodes de chômage prolongées dit moindre consommation et donc frein à la croissance.
    -       Plusieurs études ont également montré qu’un chômage des jeunes massif et prolongé contribue au développement des inégalités et à la création d’un marché du travail dual avec d’un coté les « élus » qui font de belles carrières, obtiennent des augmentations de salaires régulières et, de l’autre, ceux qui restent au plancher condamnés à aller d’emploi précaire en emploi précaire. Et cela aussi est un frein à la croissance.
    Le chômage des jeunes a d’autres effets qu’il est plus difficile de quantifier. Il a un double impact sur le système scolaire. D’un coté, comme je le disais un peu plus haut, il gonfle les effectifs dans l’enseignement supérieur et contribue sans doute à sa dégradation en multipliant les étudiants qui ne s’inscrivent en fac que faute de mieux. Par ailleurs, il contribue au décrochage scolaire : à quoi bon faire des efforts à l’école si les bons élèves restent sans emploi ?

    Le chômage des jeunes participe également au développement de l’économie informelle, surtout s’il dure longtemps : ce n’est pas parce que l’on n’a pas d’emploi que l’on ne cherche pas à gagner d’une manière ou d’une autre de l’argent. Ce qui peut mener à des emplois non déclarés mais aussi à certaines formes de violence ou de délinquance.


    Autre facteur difficile à mesurer : le désengagement du monde du travail classique dont témoigne l’explosion du nombre de jeunes qui s’orientent vers des carrières non conventionnelles, notamment dans des activités de type artistique, musique, théâtre… ce dont témoigne la progression régulière du nombre d’intermittents du spectacle ou d’artistes affiliés aux organismes spécialisés. Tant qu’à alterner régulièrement périodes de travail et périodes de chômage, autant le faire dans des activités choisies, qui intéressent et donnent le sentiment de se réaliser.


    Que faire ?

    On ne peut pas dire que cette question soit négligée. Les politiques ont conscience de la gravité de la situation. François Hollande a à plusieurs reprises indiqué que c’était l’une de ses priorités et deux des composants de sa boite à outils, les emplois d’avenir et les contrats de génération, ont été conçus pour réduire ce chômage.


    On sait que ces instruments ont du mal à démarrer. La crise y est sans doute pour beaucoup : les associations et collectivités locales appelées à recruter les emplois d’avenir connaissent trop de difficultés pour s’engager massivement dans un programme qui leur permet pourtant d’employer des salariés à un coût proches de ceux d’un travailleur chinois, l’essentiel de la rémunération étant versé par l’Etat. Mais est-elle la seule responsable ?


    François Hollande n’est pas le premier à s’être engagé dans ce combat. D’autres, à droite comme à gauche, ont fait de même ces dernières années. On se souvient des programmes de pré-retraite, des Contrats Nouvelle Embauche, du CPE, de Villepin, des Emplois jeunes de Jospin. Ces programmes ne se ressemblent pas forcément dans le détail, mais tous reposent sur l’une ou l’autre de ces trois idées :
    -       la première est que les seniors en restant dans l’emploi bloqueraient l’entrée massive des plus jeunes, d’où l’idée des préretraites, de la retraite à soixante ans ou, plus récemment et de manière plus subtile, cette notion de contrat de génération qui tente de lutter tout à la fois contre le chômage des seniors et celui des plus jeunes,
    -       la seconde est qu’un coût du travail trop élevé serait à l’origine des difficultés des plus jeunes, d’où toutes ces mesures qui visent à le réduire en exonérant les entreprises qui recrutent de jeunes salariés de cotisations sociales ou qui amènent l’Etat à financer jusqu’à 75% (emplois d’avenir) ou 80% (emplois jeunes) de ces salaires au niveau du SMIC,
    -       la dernière est que les employeurs hésitent à recruter des jeunes de peur de s’engager sur le long terme, d’où l’introduction dans la plupart de ces programmes de mesures qui facilitent le licenciement, autorisent, comme le CPE, le licenciement sans motifs…

    Or, aucune de ces trois hypothèses ne va de soi. Prétendre que les seniors prennent l’emploi des plus jeunes est faux. Pour deux motifs :

    -       d’abord parce que les emplois que les uns et les autres occupent ne sont pas équivalents. Il est bien rare qu’un jeune remplace un senior, ils n’ont ni la même formation ni les mêmes compétences ni, bien sûr, la même expérience,
    -       ensuite, parce qu’une entreprise qui se sépare d’un senior le fait souvent pour réduire ses effectifs, comme on le voit dans tous ces plans sociaux qui comportent des clauses de départ anticipé pour les plus âgés.

    Expliquer que le coût du travail est un obstacle au recrutement des plus jeunes n’est pas non plus complètement satisfaisant. C’est moins le niveau des salaires qui bloque les recrutements que l’absence de perspectives de développement. Un employeur assuré de la croissance de son activité dans les mois à venir est enclin à recruter même à des niveaux de salaire relativement élevés. 


    Prétendre enfin que les employeurs hésitent à recruter de peur de ne pouvoir se séparer de leurs salariés en cas de difficulté est tout simplement oublier que chaque jour des dizaines de milliers d’entreprises licencient du personnel. Et qu’elles le font sans véritable difficulté.


    Les programmes conçus pour lutter contre le chômage des jeunes présentent en fait deux faiblesses : ils ne peuvent pallier l’absence de demande dans les périodes de très faible croissance ; ils ne traitent pas complètement les problèmes structurels de l’emploi des jeunes qui sont, rappelons-le, liés, d’une part, à la difficulté de l’appariement d’un jeune et d’un emploi et, d’autre part, au décalage entre compétences requises et compétences offertes. Faute de savoir comment relancer la croissance, c’est du coté de ces deux facteurs qu’il faudrait agir en accompagnant mieux les jeunes demandeurs d’emploi dans la recherche d’un premier emploi et en organisant des formations techniques qui répondent aux demandes des employeurs alors qu’aujourd’hui ces formations sont le plus souvent conçues pour répondre aux demandes des jeunes ou aux capacités des systèmes de formation. Ce ne sont pas les entreprises qui courent après les journalistes ou les spécialistes du marketing de luxe, mais les jeunes qui se précipitent vers ces formations séduisantes (quel plus beau métier que journaliste ?) mais sans véritables débouchés que multiplient les spécialistes de la formation.


    30 April 2013, 9:36 am
  • Crise de la culture : du disque au livre


    Pour écouter cette émission



    La crise, la crise, la crise… On ne parle que de cela. En général de manière abstraite crise financière, crise économique, sans entrer dans le détail. Ce que font les économistes réunis autour de Philippe Askenazi et Daniel Cohen qui viennent de publier chez Albin Michel un gros ouvrage, plus de 700 pages, au titre éloquent : 5 crises. Nous ne vivons pas seulement une crise économique, nous en vivons plusieurs à la fois nous disent ces auteurs, tous proches du Cepremap, un groupe de recherche de l’Ecole Normale Supérieure auquel a longtemps contribué Robert Boyer, l’un des pères de l’école de la régulation, et auquel collabore aujourd’hui quelques uns des meilleurs économistes de langue française que l’on retrouve dans ce livre.


    Je disais donc que ce livre analyse cinq crises : la crise des élites, ce qui les amène à s’intéresser au cumul des mandats et à la rémunération des patrons, la crise de la culture, dont je parlerai plus longuement tout à l’heure, la crise financière avec des articles sur les ménages et les banques centrales, la crise sociale et, enfin, la crise climatique.


    Sans doute pourrait-on ajouter d’autres crises à celles-ci. Parler d’une crise de nos systèmes de protection sociale ou de santé, de notre modèle industriel, des institutions européennes. Sans doute pourrait-on aussi s’interroger, ce que les auteurs de ce recueil ne font pas, sur cette notion même de crise. Mais peu importe, ce livre, tel qu’il est présenté, a le mérite de nous montrer que ce que nous appelons la crise a de multiples facettes.


    Le piratage n’a pas réduit les revenus des musiciens

    Ce livre est si riche est qu’il est difficile de tout traiter d’un coup. J’ai donc choisi ce matin de me concentrer sur celle de ces crises qui est le moins souvent analysée : la crise de la culture. Les auteurs de ce livre l’abordent sous deux angles : celui du disque, de ses ventes qui s’effondrent sous le coup du piratage et d’internet, et celui du livre numérique ou, plutôt, de l’impact de celui-ci sur le prix unique du livre, cette réglementation imaginée par Jack Lang pour sauver la librairie au début du premier septennat de François Mitterrand.


    Les auteurs de l’article sur la musique commencent par une information qui surprend et remet en cause beaucoup d’idées reçues : en s’appuyant sur une étude réalisée sur les membres de l’ADAMI, une société de gestion collective des droits de propriété intellectuelle des artistes-interprètes, ils montrent que le revenu médian des musiciens, ce revenu qui partage la population des musiciens en deux catégories égales, ceux qui ont plus et ceux qui ont moins, a légèrement augmenté de 2000 à 2008, soit en plein dans cette période de piratage. Plus étonnant peut-être, les revenus des musiciens qui gagnent le plus n’a pas non plus diminué. A l’inverse donc, de ce que l’on nous a dit et répété le piratage n’a pas fait globalement de tort à la profession.  Ce qui ne veut pas dire que certains n’en aient pas souffert. En fait, le traitement statistique fin auquel les auteurs de cet article soumettent leurs données fait apparaître plusieurs catégories. Ils en distinguent cinq que l’on peut regrouper en trois grandes :

    • -       Les artistes indifférents à la technologie, ils ne l’utilisent pas, ne s’en plaignent pas,
    • -       ceux qui en ont bénéficié et sont tolérants avec le piratage,
    • -       ceux qui en ont, à l’inverse, souffert et qui sont très en pointe dans le combat contre. Ce peut être des artistes à succès mais aussi des artistes qui gagnent très mal leur vie avec la musique et qui ont tendance à attribuer leur échec à la révolution technique.



    En ont bénéficié ceux qui ont su tirer parti des atouts des nouvelles technologies numériques qui réduisent, d’un coté, les coûts de production et, de l’autre, les coûts de diffusion. Avec un home studio on peut réaliser chez soi, sans techniciens, ce qui demandait, hier, des investissements lourds. Mettre sur Youtube, Dailymotion ou Myspace des fichiers électroniques se fait sans dépenses.


    En ont également et surtout bénéficié ceux qui ont su construire des modèles économiques, les auteurs parlent de modèle d’affaires, qui exploitent ces possibilités techniques. Ce sont, notamment, tous ceux qui font beaucoup de scène, que le piratage ou, disons plutôt, la libre circulation sur le net de leurs musiques, fait connaître d’un plus large public qui a envie de les entendre en vrai, sur scène.


    Les principales victimes de la révolution numérique semblent être, à la lecture de cet article, les maisons de disque. Non seulement elles en vendent beaucoup moins, mais les artistes les plus engagés dans le numérique, ceux qui tolèrent le piratage et mettent en ligne quelques unes de leurs production, refusent ce que l’on appelle les contrats 360°, contrats qui consistent à confier à un même acteur, la maison de disque, la gestion de l’ensemble des activités de l’artiste, disques, concert, internet.


    L’association internet/festivals/radios

    C’est le modèle économique de toutes les professions musicales qui est en train de changer. Les disquaires ont à peu près disparu, les maisons de disques souffrent beaucoup et ont du mal à trouver un nouveau souffle. Mais la musique elle-même n’a pas souffert. Les ventes de disques se sont effondrées, -30% sur 5 ans, d’après les chiffres les plus récents de la SACEM, et continuent de dégringoler, mais le spectacle vivant, notamment les festivals, progresse avec, semble-t-il, une évolution au sein même du spectacle vivant. D’après la SACEM, on observe une progression rapide des festivals (+13% en 2012) et une érosion des tournées. Si elle se confirmait cette évolution pourrait signaler l’émergence d’une autre façon de choisir et faire connaître la musique.


    Hier, c’étaient les maisons de disques qui sélectionnaient les artistes, qui les faisaient connaître, en organisaient la promotion dans les radios et sur les télévisions avant de les faire tourner en France. On a vu qu’elles ont des difficultés, qu’elles vendent moins de disques, la télévision, qui ne présente plus que des artistes commerciaux est de moins en moins un support pour la musique. Tout se passe comme si les festivals prenaient lentement, mais sûrement, ce rôle d’organisateur de la vie musicale. Ce sont leurs organisateurs qui, de plus en plus, sélectionnent les artistes qui montent. Ce qu’ils font sur d’autres critères que les maisons de disques : leurs animateurs s’adressent non plus à un public indifférencié, mais à un public éclairé, amateur de jazz, de musique improvisée, de musique contemporaine, de rock alternatif… Ce public est demandeur de nouveautés, les organisateurs des festivals peuvent donc faire preuve de plus de curiosité, ils peuvent présenter, inviter des artistes peu connus qui ont su attirer l’attention sur le net. Ils ne sont pas condamnés à courir derrière le succès, à rechercher à tous prix les vedettes qui font la une de la presse people et que produisent les émissions musicales de la télévision. A tous ces artistes, ils offrent la possibilité de se présenter sur scène mais aussi de se faire connaître grâce à la diffusion de leurs concerts à la radio. Concerts qui élargissent le public et l’orientent vers les nouveaux modes de diffusion de la musique enregistrée.


    L’économie de la musique change donc profondément. Au système maison de disque/télévision/tournées dominant dans les années 80 et 90 semble appelé à succéder un système basé sur internet, les festivals et la reprise des concerts par les radios qui restent le moyen préféré des Français pour écouter de la musique (pour plus d’un Français sur trois : 36%), loin devant les chaines hi-fi.


    Ceci dans le cadre d’un intérêt toujours plus grand pour la musique. On n’en a jamais tant écouté, ce qui ressort d’une enquête qu’Opinion Way a réalisée pour la SACEM. 80% des Français considèrent la musique comme une passion ou un plaisir, ils n’étaient que 74% en 2006. 84% disent écouter de la musique tous les jours et, phénomène qui conforte ce que je disais à l’instant, un nombre croissant rejette la musique commerciale, celle que l’on entend à la télévision. Mouvement qui s’accompagne, d’ailleurs, d’une montée en puissance de la musique classique qui fait aujourd’hui dans les habitudes d’écoute des Français part égale avec les variétés internationales. Plus on écoute de la musique, plus on écoute des musiques exigeantes, ce qui n’est pas surprenant : les festivals dont je parlais à l’instant forment leur public.


    Le livre, une révolution de la production déjà ancienne…

    Ce qui est vrai de la musique l’est-il d’autres activités culturelles ? Je pense, notamment, au livre. Observe-t-on là aussi les mêmes phénomènes ? La situation est différente. La révolution technologique a touché plus tôt le monde du livre, du moins dans sa production. Cela fait des années maintenant que les auteurs adressent à leurs éditeurs des fichiers numériques, ce qui a réduit les coûts de production du livre et s’est traduit tout à la fois par une explosion du nombre d’éditeurs, du nombre de livres publiés, par une plus grande diversité de l’offre éditoriale, on n’a jamais tant publié de poésie, d’essais de toutes sortes, de romans de tous styles, mais aussi par une dégradation de la qualité moyenne du livre.


    Dégradation que l’on observe dans la qualité des textes : les fautes sont beaucoup plus nombreuses aujourd’hui qu’hier. Pour une raison toute simple : les contrôles sur le texte sont moins nombreux et moins rigoureux. Lorsqu’un texte devait ; il y a 15 ou 20 ans, être saisi par un typographe ou un claviste, il y avait au moins trois contrôles : celui du claviste qui resaisissait le texte, celui de l’auteur qui le relisait avec attention, celui, enfin, de l’éditeur. Le premier de ces contrôles a disparu, l’auteur relit avec moins de rigueur : ce n’est plus la saisie qu’il contrôle mais son écriture, ce qui est différent. Quant à l’éditeur, il a souvent supprimé le poste correction de ses effectifs.


    Il est plus difficile de parler de la dégradation du contenu, de la qualité littéraire des textes. A dire que tout allait mieux hier on risque de passer pour un « vieux con », mais la multiplication des maisons d’édition et des publications invite à aller dans ce sens. Le cycle remise du manuscrit – mise en vente dans les librairies s’est rétréci. Même dans les plus grandes maisons, les éditeurs, les directeurs de collection consacrent moins de temps aux livres qu’ils publient. Les échanges entre ces éditeurs et les auteurs sont moins fréquents, moins denses qu’hier, d’où un moindre travail sur le texte. Beaucoup de maisons d’éditions semblent avoir oublié qu’un livre, qu’il s’agisse d’un roman ou d’un essai, est toujours un travail collectif. S’il n’y a qu’un auteur indiqué sur la page de couverture, plusieurs personnes ont contribué à la réalisation du livre, à la mise au point de son contenu.


    Un symptôme de cette dégradation est la multiplication des affaires de plagiat, comme celle qui a amené Gilles Bernheim, le grand rabbin de France, à démissionner il y a quelques semaines. Si les éditeurs étaient plus attentifs, ils ne laisseraient pas passer des ouvrages dans lesquels on retrouve des pages entières tirées de Wikipedia. Mais en ont-ils seulement le temps ?


    Le livre : la révolution de la diffusion à venir

    Si la révolution technologique dans la production du livre est depuis longtemps actée, celle de sa diffusion se met tout juste en place. Et c’est celle qui intéresse les auteurs de l’article consacré au livre dans l’ouvrage collectif du CEPREMAP dont je parlais au début de cette chronique. Ils consacrent leur article à la question du prix unique du livre dont on apprend, à les lire, qu’il n’est pas une spécificité française. On le retrouve dans un très grand nombre de pays. Ce prix unique avait été décidé pour faciliter l’accès au livre, éviter la disparition des librairies au profit de la grande distribution et, cela allait avec, la diversité de la production. On pouvait, en effet, craindre qu’une fois disparues les librairies, la grande distribution se concentre sur les best-sellers et abandonne les livres plus difficiles.


    Le numérique modifie naturellement tout cela. La question de l’accès au livre ne se pose plus de la même manière dés lors que chacun peut, depuis son ordinateur et où qu’il se trouve, commander des livres sur Amazon, Decitre, Gibert Jeune… qui plus est, en réduisant les coûts de diffusion et de fabrication, il peut diminuer le prix du livre. C’est déjà chose faite pour beaucoup d’ouvrages aujourd’hui mis gratuitement à notre disposition sur le net.


    Même chose pour la diversité. Le numérique devrait même au contraire la favoriser, les bibliothèques numériques n’ayant pas les contraintes physiques des librairies. On trouve, d’ailleurs, dans ce livre quelques chiffres étonnants. Près de 600 000 titres étaient disponibles en 2008 alors que les plus grandes librairies ont rarement plus de 100 000 références, ce qui veut tout simplement dire que l’on ne trouve pas tout partout. Ce que savent les amateurs de livres qui, s’ils en ont la possibilité, fréquentent souvent plusieurs librairies sachant que l’on ne trouve pas les mêmes livres dans toutes. Le numérique devrait encore améliorer cette diversité de plusieurs manières :

    • -       en allongeant l’espérance de vie des livres qui est très courte en librairie, guère plus de trois mois en moyenne,
    • -       en mettant à disposition l’ensemble des ouvrages déjà publiés. Le numérique supprime le « épuisé chez l’éditeur », « pas disponible » que l’on rencontre si souvent,
    • -       en donnant la possibilité d’accéder à des livres que les libraires n’ont pas dans leurs rayons, je pense notamment aux livres étrangers.



    A première vue, donc, la révolution technologique satisfait les deux objectifs de la loi sur le prix unique, elle favorise l’accès du plus grand nombre au livre et assure la diversité, mais à première vue seulement. Elle ne résout pas, en effet, complètement le problème. Il y a tant de titres disponibles, près de 600 000 références aujourd’hui, infiniment plus demain, qu’il est difficile, non pas tant de choisir, que d’être simplement informé de l’existence de tel ou tel livre. Et c’est là que les libraires jouent un rôle original : ils font un tri dans la production, présentent des ouvrages sur leurs grandes tables. Les amateurs savent que s’ils cherchent un roman, un livre de science-fiction, de psychanalyse, de sciences-humaines… ils ont plus de chance de le trouver ici que là… ils savent que tel libraire suit bien l’actualité philosophique et tel autre l’histoire ou la géographie. C’est souvent affaire de goût des libraires, de la rencontre de libraires et de quelques clients qui par le jeu du bouche à oreille amènent leurs amis, leurs connaissances…


    C’est cela qu’il va falloir réinventer. Comment ? certains libraires ont commencé de multiplier les signatures, d’autres reçoivent des auteurs pour des lectures ou des échanges avec les auteurs. Ce sont des pistes dont on ne sait pas encore ce qu’elles donneront et dont on ne sait pas si elles suffiront. Les auteurs de l’article que je citais s’intéressent eux, plutôt, à des mécanismes qui permettraient de beaucoup mieux rémunérer les libraires sur les premières ventes, surtout celles de libres réputés difficiles, ce qui les inciterait à lancer ces livres, à les aider à trouver leurs lecteurs et leur permettrait de se faire une place dans la nouvelle économie de l’édition qui se met en place.


    C’est une idée intéressante qui a le mérite de tenir compte de la révolution technologique en cours. C’est sans doute la meilleure manière de s’y adapter. Une bien meilleure manière que ces poursuites en justice que l’industrie du disque a multipliées pour se protéger d’une vague déferlante qui ne pouvait que la bousculer.




    23 April 2013, 8:28 am
  • Un léger mieux, ou pas?

    Certains amateurs de théories du complot ont dit, ces derniers jours que l’affaire Cahuzac et ce qui a suivi, le choc de moralisation, avaient été mis en avant pour mieux faire passer au second plan une situation économique désastreuse. Je me demande si l’on ne pourrait pas retourner l’argument et dire que cette affaire et ses suites ont rejeté dans l’ombre des résultats économiques qui étaient, pour une fois depuis longtemps plutôt encourageants.


    Je pense à quatre informations qui nous sont venues ces dernières semaines :
    •   la réduction de ce que l’on appelle le déficit structurel,
    •   un sursaut de la production industrielle,
    •  une reprise légère du marché de l’intérim,
    •  et des taux exceptionnels accordés à la France par les marchés : jamais l’Etat français n’a, malgré toutes ses difficultés, emprunté dans de si bonnes conditions.
    Aucune de ces informations ne justifie que l’on chante victoire, elles n’autorisent même pas à annoncer la fin du tunnel, mais leur conjonction mérite d’être soulignée et analysée. S’agit-il d’un phénomène conjoncturel éphémère ou est-ce l’annonce de jours meilleurs ?


    Le sursaut de la production industrielle

    C’est l’INSEE qui l’a annoncé il y a quelques jours, la production s’est, en France, légèrement redressée en février dernier après de longs mois de recul. Ce mieux est très léger, si léger qu’il est bien trop tôt pour parler de rebond, tout au plus peut on évoquer un sursaut. Cette hausse est de 0 ,8 % dans le secteur manufacturier. Ce qui est bien mieux que les mois précédents mais trop peu pour compenser le repli de 1,3 % enregistrée en janvier.


    Ce sursaut ne concerne pas, qui plus est, tous les secteurs. Elle augmente nettement dans le raffinage (+17%) grâce à la réouverture d’une usine qui avait arrêté sa production pour cause de maintenance et dans celui des matériels de transport, dont l’automobile. Ces quelques chiffres ne font donc pas le printemps, mais ils invitent à s’interroger sur ce qui pourrait, dans les mois qui viennent, transformer ce sursaut en tendance.


    Voyons, d’abord, ce qui pourrait conforter ce sursaut ? une première piste pourrait être la reconstitution des stocks des entreprises. Elles ont épuisé leurs stocks de matières premières, leurs machines ont vieilli, il faut les remplacer, elles investissent ce qui contribue à relancer l’activité. C’est bien ce qui se produit ici ou là. Mais sans promesse de croissance, ce retour de la demande risque d’être poussif et insuffisant pour relancer la machine.


    Une autre piste pourrait être l’apparition sur le marché d’un secteur ou de quelques entreprises particulièrement compétitives qui grâce à des produits innovants ont une croissance rapide. Croissance que la très forte interdépendance des entreprises industrielles aiderait à diffuser largement dans le tissu économique. Ce serait, bien sûr, la solution la plus durable. Et c’est l’objectif que devrait viser le gouvernement : concentrer ses efforts, en matière de financement, d’aides à ces secteurs au potentiel de croissance élevés. Reste, et ce n’est pas le plus facile, à les identifier, car, à l’inverse de ce que l’on nous serine en permanence, ils ne sont pas l’apanage des nouvelles technologies ou des industries « séduisantes », je veux dire des industries de l’environnement : on peut trouver ces moteurs de croissance partout, dans le matériel agricole comme dans la chimie fine ou le textile.


    Une troisième piste pourrait être une reprise de l’activité chez nos voisins qui dynamiserait le commerce intra-européen. C’était, semble-t-il, le scénario qu’avait en tête François Hollande à la fin de l’année dernière. La situation de la plupart de nos voisins, la position inflexible d’Angela Merkel, les élections en Allemagne à la rentrée le rendent peu probable dans l’immédiat même si ce rebond de l’activité industrielle n’est pas le fait de la seule France, on le rencontre dans toute la zone euro d’après Eurostat. Elle y a progressé de 0,4% en février. La production industrielle a augmenté dans dix États membres de l’Union européenne et a diminué dans douze autres. Les hausses les plus importantes ont été enregistrées aux Pays-Bas et en Slovénie (+3,4% chacun), en République tchèque (+1,6%) ainsi qu’au Portugal (+1,3%), ce qui fait penser que deux mouvements sont en cause :

    • un transfert d’une partie de l’activité industrielle du sud et de l’ouest vers de l’Est de l’Europe, mouvement que confirment les progrès sur plusieurs trimestres de la production industrielle dans les pays proches de l’Allemagne dont l’industrie a pleinement profité de ce transfert,
    • et un rebond lié au renouvellement d’équipements fatigués et à la reconstitution des stocks dans les pays qui ont connu la crise la plus profonde.
    Une reprise du marché de l’intérim   Deuxième signe encourageant : la reprise l’emploi intérimaire en février après de longs mois de dégringolade. Il a augmenté de 2,5% en février alors qu’il a reculé de 8,3% sur un an. Tous les grands secteurs connaissent une hausse : +3,9% dans le tertiaire, +2,6% pour l’industrie et +0,2% pour la construction. C'est un signe encourageant pour deux motifs : 

    • elle indique que les carnets de commande des entreprises se remplissent de nouveau : une entreprise qui reçoit une commande et qui ne peut satisfaire sa demande avec ses effectifs actuels va s’adresser à l’intérim avant de recruter en CDD ou en CDI, surtout dans l’industrie. Et la comparaison de ces statistiques et celles de l’INSEE sur la production industrielle montre que des secteurs qui n’ont pas connu de rebond dans les chiffres de l’INSEE, comme celui de la « fabrication d’équipements électriques, électroniques, informatiques-fabrication de machines », augmentent fortement, ce qui fait penser que l’on verra, dans les mois prochains, leur production progresser,
    • elle suggère ensuite que les activités de service, grosses consommatrices d’intérim observent un redémarrage de leur activité. Le plus significatif est sans doute le résultat du secteur transport et entreposage : ses recrutements d’intérimaires ont augmenté de plus de 10%. Or, ce secteur est particulièrement sensible à la conjoncture : il intervient comme sous-traitant des secteurs industriels. Dès que l’activité de ceux-ci se développe, les besoins en transports et en entreposage augmentent.
    On remarquera, cependant, que ces hausses concernent surtout l’industrie et les services aux entreprises. Les services aux particuliers, les activités qui dépendent directement des investissements des ménages sont peu concernés. Le nombre d’intérimaires n’augmente que de 1,5% dans la restauration et l’hôtellerie, de 0,2% dans la construction mais de 8,7% dans le commerce et la réparation d’automobiles et de motocycles, ce qui veut peut-être dire que les Français font vivre plus longtemps leurs véhicules, ce qui n’est pas un bon signe pour l’industrie automobile.


    Cela tient pour une part à des pratiques différentes. L’intérim semble plutôt une pratique de l’industrie, le tertiaire pratiquant plutôt des recrutements en CDD ou CDI. Domaine sur lequel on peut trouver des informations avec l’enquête besoin en main d’œuvre (BMO) annuelle de Pôle Emploi et du Crédoc. Cette enquête réalisée chaque année signale une légère, très légère progression du nombre de projets de recrutements. Le nombre d’employeurs envisageant de nouveaux recrutements aurait augmenté, en 2013, de 0,2%. Je dis "augmenté" mais il serait plus juste de parler de stagnation : leur nombre n’a pas diminué. 18% des employeurs, ce qui est peu mais représente tout de même 420 000 entreprises, qui envisageraient de nouveaux recrutements dans l’année dont la moitié en CDI ou en CDD de longue durée (six mois ou plus). L’ensemble représentant 1, 6 millions de projets de recrutement.

    Ils ne faudrait surtout pas surinterpréter ces chiffres et leur faire dire autre chose que ce qu’ils disent. La situation de l’emploi reste très difficile, le chômage devrait continuer de progresser, mais le marché du travail n’est pas atone, il continue de fonctionner. Il y a toujours des entreprises qui recrutent, pour remplacer des salariés qui partent à la retraite, qui les quittent pour un motif ou un autre, pour accompagner une amélioration de leur carnet de commande, une réorganisation…


    Il faut être d’autant plus prudent, que trois autres séries de données tirées de cette enquête assombrissent un peu plus le tableau :

    • les emplois saisonniers représentent 35% de ces anticipations d’embauche, notamment dans le secteur agricole,
    • les employeurs qui déclarent avoir des projets de recrutement disent, que 40% de ces projets relèvent de ce que l’on appelle des recrutements difficiles. Ce qui veut dire qu’ils ne sont pas certains de trouver les bons candidats et qu’ils risquent, à défaut, d’abandonner leur projet. Ces recrutements sont jugés d’autant plus difficiles que les niveaux de qualification sont plus élevés,
    • les emplois les plus demandés sont dans des activités qui ne demandent que très peu de qualification : agents d’entretien, aides à domicile et aides ménagères, aides, apprentis de cuisine… soit, souvent, dans des activités d’aide à la personne. Les métiers qualifiés les plus demandés sont dans les mêmes secteurs : aides soignants, infirmiers, puéricultrices…
    La réduction du déficit structurel

    La troisième nouvelle encourageante est d’une nature tout différente. Il s’agit de la réduction du déficit structurel. C’est une notion complexe qui demande quelques explications. On appelle déficit structurel, le déficit tel qu’il apparaît si l’on ne tient pas compte de l’impact de la conjoncture sur l’état des finances publiques. En période de crise, les dépenses sociales, les allocations chômage, pour ne prendre que ce exemple, augmentent et creusent donc le déficit. Si on ne tient pas compte de cet effet réversible, on trouve le déficit structurel. On le devine, c’est une notion un peu floue qui donne aux experts matière à chicane. Reste que c’est une notion politiquement importante. Surtout dans le cadre de l’Europe. L’une des batailles du gouvernement français est d’obtenir de Bruxelles et de ses partenaires qu’ils retiennent dans leur évaluation de ses efforts budgétaires, les progrès réalisés sur ce déficit structurel plutôt que sur le déficit global. Et plusieurs ministres et responsables sont à plusieurs reprises intervenus pour défendre cette notion dans des déclarations publiques plus destinées à nos partenaires européens qu’à l’opinion française.


    Le gouvernement se bat d’autant plus que le déficit structurel qui avait beaucoup augmenté de 2006 à 2011, il avait progressé de 1,8 point de PIB, a diminué en 2012 (de 1,2 point de PIB) et qu’il devrait continuer de le faire en 2013 et 2014. Dans une interview publiée dans les Echos, Bernard Cazeneuve, le nouveau ministre du budget, a indiqué qu’il « sera réduit de 1,8 point cette année, et à nouveau de 1 point de PIB en 2014 ». Ce qui permettrait de ramener le déficit structurel à seulement 1% de PIB l'année prochaine.


    Cela ne veut pas dire que nous en aurions fini avec ce que certains appellent l’austérité et d’autres, de manière sans doute plus juste, la rigueur puisque l’article 3 du TSCG, le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance voté par le Parlement en octobre 2012, prévoit que les Etats ne doivent pas dépasser un déficit structurel de 0,5 % du PIB. Resterait donc à gagner 0,5% du PIB. Mais le plus gros aurait déjà été fait.


    Le gouvernement avait le choix entre tailler massivement dans les dépenses publiques et augmenter les impôts. Il a choisi de mettre l’accent sur la seconde solution, d’où aujourd’hui les protestations de tous ceux qui lui reprochent de ne pas avoir réalisé des coupes dans les dépenses publiques. Il a choisi de protéger notre système de protection sociale et notre système administratif pour ne le modifier qu’à la marge. On voit bien que les réductions de dépenses dans la fonction publique vont surtout porter sur ce que François Hollande a appelé le choc de simplification, qui devrait se faire sans destruction d’emplois de fonctionnaires, et sur la réforme de la décentralisation qui devrait, si elle aboutit, ce qui n’est pas gagné, freiner l’explosion des dépenses dans les départements, régions… Dans les deux cas, il s’agit d’une rationalisation de l’existant plus que d’une révolution. C’est un choix politique, choix d’une gauche social-démocrate si l’on veut, qui ne peut tenir que si les augmentations massives d’impôts qui l’ont permis sont bien acceptées, ce que l’on saura dans quelques mois.


    La France a de bonnes chances de gagner cette bataille discrète qui se joue dans les bureaux de Bruxelles entre experts. Elle a d’autant plus de chances de la gagner que le gouvernement a choisi de jouer le jeu du sérieux budgétaire. Cette notion de déficit structurel interdit de prendre des mesure punitives dans les périodes de crise, mesures qui ne peuvent qu’aggraver la situation, comme on l’a beaucoup dit à propose de la Grèce et à juste titre, mais elle interdit aussi de tout attendre d’un retour de la croissance. Elle force à la vertu budgétaire puisqu’elle empêche de renvoyer au lendemain les efforts à faire. Ce que demandent les Allemands qui auront réussi, à l’occasion de cette crise, à imposer à leurs partenaires européens leur vision de la croissance. Je ne dirai pas que Bernard Cazeneuve  parle allemand lorsqu’il dit que « nous n'avons aucune chance de retrouver la croissance sans le rétablissement des comptes » mais il s’inspire fortement de la philosophie économique de nos voisins.


    Un léger mieux ?

    A tout cela, il faut ajouter que la France n’a jamais emprunté dans de si bonnes conditions. Elle emprunte aujourd’hui à 10 ans à des taux inférieurs à 2%. Ce qui est un peu surprenant pour qui suit l'actualité économique.  


    De deux choses l’une : ou les marchés, je veux dire les opérateurs qui nous prêtent de l’argent, ont des statistiques économiques différentes de celles dont nous disposons ou ils savent quelque chose que nous ne savons pas.

    La deuxième hypothèse est sans doute la meilleure. C’est en tout cas celle que retient Paul Krugman, le prix Nobel d’économie néo-keynésien, qui le signalait récemment dans une de ses chroniques du New-York-Times et l’expliquait de la manière la plus simple mais aussi la plus cynique. La France est le dernier rempart de l’euro. Qu’elle s’effondre et la monnaie européenne s’effondrerait avec elle. La BCE, la banque centrale européenne qui le sait, aurait donc décidé, pour éviter cette catastrophe de soutenir la France, de jouer le rôle de prêteur de dernier ressort. Les créanciers qui le savent peuvent donc nous prêter en toute tranquillité : ils ne risquent rien. Il en conclut, de manière un peu provocatrice, que tout se passe comme si la France avait de nouveau sa propre monnaie, une facilité qui devrait inciter le gouvernement à relâcher la pression, apportant ainsi de l’eau au moulin de ceux qui militent, à la gauche du PS pour une autre politique.


    Ces quelques données, celles surtout qui pointent vers un sursaut sont encore trop fragiles pour que l’on puisse parler d’un retournement de tendance. Elles peignent toutefois la situation économique sous un jour moins calamiteux qu’on le dit. Et elles invitent à un optimisme modéré. Nous avons été comme nos voisins durement affectés par la crise, en témoignent les chiffres du chômage qui ne cessent de progresser, mais nous avons été moins touchés que les Espagnols, les Italiens, les Portugais et, surtout, les Grecs. Nous n’avons connu ni baisses des salaires et des pensions, ni remise en cause des prestations sociales et de la gratuité des soins comme tant de nos voisins. Et si tout continue dans ce sens, nous nous en serons plutôt mieux sortis que d’autres.






    16 April 2013, 5:44 am
  • De la difficulté de gouverner




    Avant de répondre à la question de David Pujadas sur le budget de la défense, François Hollande a fait un aparté significatif : sur quelque sujet que j’envisage une réduction des dépenses, immédiatement, dit-il en substance, je vois s’élever des protestations, on me dit que l’on a bien conscience de la dureté des temps, qu’il est bien sûr nécessaire de faire des économies, mais surtout pas là… là pouvant être aussi bien la santé, l’éducation, la défense, la justice, la sécurité…


    Cette phrase passée inaperçue est sans doute au cœur des difficultés que rencontre aujourd’hui François Hollande. D’un coté, il faut réduire les déficits, réduire les dépenses, ce qui suppose prendre des mesures radicales ; de l’autre, chaque action radicale que ce soit dans le domaine de la fiscalité, de l’organisation mobilise massivement l’opinion contre.


    Les retraites sont une bonne illustration de ce dilemme. A peine, François Hollande avait-il indiqué qu’il faudrait allonger la durée des cotisations pour éviter la faillite des systèmes de retraite que Jean-Claude Mailly rappelait que la plupart des salariés quittant, en général contre leur volonté, le travail bien avant 60 ans, l’allongement de la durée des cotisations ne pouvait que les pénaliser un peu plus. Qui a raison ? Mais tous deux pardi. D’où ce dilemme qui llustre la difficulté de gouverner aujourd’hui. Difficulté que l’on ne rencontre pas qu’en France mais que la situation française permet, je crois, d’éclairer.


    La Belgique, l'Italie, les Etats-Unis
    Pendant plusieurs mois, 542 jours, la Belgique est resté en 2011 sans gouvernement. L’Italie ne réussit pas à en former un. Ce qui amène à se poser cette question toute simple : comment un pays peut-il se gouverner sans gouvernement ? sans gouvernement légitime puisque les affaires courantes sont traitées par le gouvernement en place ? on n’en parle plus mais c’est Mario Monti, pourtant désavoué par les électeurs qui continue de gérer les affaires italiennes. Situation pénible qui lui a fait dire il y a quelques jours : « Ce gouvernement a hâte d'être soulagé de sa charge. »


    On peut expliquer les difficultés belge et italienne par la montée des populismes qui rendent impossible la constitution d’une majorité, mais même là où il y a un gouvernement les choses ne sont pas si simples. On a vu comment Obama a passé son premier mandat à se battre contre un congrès républicain et s’est épuisé à faire passer sa réforme de la santé, réforme sur laquelle il a du rabattre de ses ambitions et qui l’a empêché d’avancer dans d’autres domaines.


    François Hollande est apparemment dans une meilleur position puisqu’il contrôle tout à la fois l’exécutif, le législatif, l’Assemblée Nationale et le Sénat, la plupart des régions et des grandes villes et cependant il est parti pour éprouver les plus grandes difficultés pour faire passer des réformes qu’il a, pourtant, dans leurs grandes lignes annoncées lors de sa campagne.     

    Le temps long de la réforme, le temps court de l’opinion

    Pour les experts les choses sont relativement simples. Si tous ne sont pas d’accord sur les solutions, chacun a une vision bien nette de ce qu’il faudrait faire. Ainsi, Elie Cohen, dans Telos nous explique-t-il ce que François Hollande devrait faire pour conclure, ses propositions sont simples, carrées, précises, mais, ajoute-t-il, le Président ne fera rien de tout cela même s’il partage ces analyses. Pourquoi ? Parce que, poursuit Elie Cohen, « Pour un homme politique, la gestion du temps et l’appréciation du rapport de forces sont les principales qualités requises pour durer. Tout l’art alors est de trouver la voie pour faire accepter ce qui est nécessaire. (…) F. Hollande estime qu’il ne peut simplement pas affronter les syndicats sur la formation, sur l’indemnisation du chômage ou sur la réforme systémique des retraites. Il ne peut défier son propre groupe parlementaire en reconfigurant l’appareil d’Etat et le système de protection sociale. Il ne peut affronter les élus locaux qui forment l’armature du Parti par une réforme réelle du millefeuille territorial. »  Ce que l’expert juge bon, le politique ne peut tout simplement pas le mettre en œuvre. Et c’est là sans doute que l’on saisit bien le rôle du politique, qui n’est pas celui de l’expert.


    Le politique doit tenir compte de la faisabilité des réformes, des rapports de force mais aussi de l’impatience de l’opinion, toutes choses que l’expert tout entier tourné vers les solutions peut ignorer. La dernière intervention télévisée de François Hollande a merveilleusement illustré l’une des difficultés que rencontre le politique et qu’ignore l’expert : la contradiction entre le temps long de la réforme et le temps court du jugement de l’opinion.


    François Hollande nous a une nouvelle fois, une fois de trop ? expliqué les réformes mises en œuvre pour lutter contre le chômage, emplois d’avenir, contrats de génération… ces mesures seront peut-être efficaces à moyen terme, mais pour l’heure personne ne voit rien venir. Et pour cause ! elles entrent tout juste en application et il faudra sans doute des mois avant que l’administration se mette en branle, que les acteurs s’en emparent et que les premiers résultats apparaissent. Il ne peut pas en être autrement, mais l’opinion n’en a cure. Elle juge sur ce qu’elle voit et elle voit que bien loin de s’améliorer, la situation s’est, ces derniers mois, dégradée. 


    La puissance de mobilisation des groupes de pression

    Une autre difficulté que rencontrent nos gouvernements est la puissance des forces d’opposition à toute réforme. L’un des traits caractéristiques de notre époque est la capacité des groupes de pression à faire partager leurs opinions par d’autres.


    Qu’une réforme suscite l’opposition de ceux qui en seront les victimes est légitime. Que ces victimes s’organisent en groupes de pression, qu’ils interviennent auprès des pouvoirs publics est normal et certainement pas nouveau. Plus surprenante est la facilité avec laquelle, ils réussissent à mobiliser bien au delà de ceux directement intéressés. On en a dans l’actualité de multiples exemples. Les catholiques, opposants au mariage pour tous, ont réussi à mobiliser bien au delà de leurs rangs clairsemés jusqu’à réunir toute la droite dans leur combat. Ils n’ont pas fait reculer le gouvernement, le mariage pour tous sera bien voté, mais ils l’ont amené à revoir à la baisse ses ambitions sur l’adoption et la PMA, la procréation médicalement assistée renvoyée à une loi sur la famille dont on discerne mal les contours.

    On peut penser que, de la même manière, les associations familiales vont réussir à mobiliser bien au delà de leurs troupes contre le projet d’indexer les allocations familiales sur les revenus.


    Cette capacité de mobilisation bien au delà de ceux directement concernés repose pour beaucoup sur la collusion entre ces groupes de pression et des organisations politiques qui s’emparent de leurs thématiques pour s’opposer au pouvoir en place. Mais les partis politiques ne s’emparent de ces thèmes que parce que les groupes de pression ont appris à développer des argumentaires qui en appellent aux grands principes et masquent les intérêts particuliers derrière l’intérêt général. Les protestations contre l’aménagement des horaires des écoles en a donné une parfaite illustration. Les organisations syndicales qui s’opposent, après l’avoir demandée, à cette réforme des rythmes scolaires n’ont pas avancé la raison principale de l’opposition des enseignants, que l’on suppose être leur confort personnel, mais le bien-être de l’enfant.


    La multiplication des controverses

    La capacité des groupes de défense des intérêts particuliers à mobiliser bien au delà de ceux directement concernés n’est que l’un des obstacles que rencontrent les gouvernements des démocraties modernes. Une autre difficulté tient à la multiplication des controverses. Les sujets sur lesquels le gouvernement peut décider en s’appuyant exclusivement sur des experts se réduit singulièrement. Il y a trente ans, le nucléaire était la seule technologie qui suscitait une opposition forte. On ne compte plus aujourd’hui celles sur lesquelles un gouvernement ne peut prendre de décision sans se heurter à une opposition plus ou moins farouche. OGM, pesticides, cellules souches sont, pour ne prendre que quelques exemples, des cas où la puissance publique ne peut plus légiférer sans rencontrer de vives résistances.


    Résistances d’autant plus vives que les opposants se situent sur le même registre que celui du pouvoir : la compétence, l’expertise. Aux raisons des experts convoqués par les pouvoirs publics s’opposent celles des experts missionnés par les opposants. Un temps on a pu opposer aux protestations des seconds leur ignorance, mais ce n’est plus aujourd’hui possible tant la qualité de la contre-expertise s’est améliorée.


    Au mieux ces controverses retardent la décision, au pire elles la rendent impossible. L’aéroport de Nantes nous donne une belle illustration de ce dernier cas de figure. Il y a quelques années, cet équipement voulu par tous les élus de la région, tous ou presque, serait passé sans difficultés. L’Etat aurait indemnisé les quelques propriétaires lésés. On voit bien aujourd’hui que le projet est encalminé malgré le désir du Premier Ministre de le voir aboutir. Les intérêts des propriétaires installés sur les terres menacées par la construction de ce nouvel aéroport sont passées derrière d’autres considérations, écologiques, notamment, qui permettent de mobiliser bien au delà des personnes directement intéressées. La contre-expertise développée par les opposants a mis en évidence les faiblesses du projet. La controverse régionale est devenue conflit national. Une décision politique qui aurait pu être simple est devenue un vrai casse-tête qui risque de créer un conflit au sein même de la majorité entre le PS et les Verts. Autant dire qu’il est urgent pour le gouvernement d’attendre.


    Le temps de l’intransigeance citoyenne

    A ainsi prendre la mesure des oppositions et des difficultés à faire passer ses réformes, les gouvernements des pays démocratiques donnent le sentiment de tergiverser, d’oublier leurs promesses. La déconsidération des politiques est au bout de cette logique. Non seulement les réformes qu’ils lancent ne changent rien à notre quotidien, mais en plus ils ne tiennent pas les promesses qu’ils nous ont faites. Qu’ils soient empêchés de les tenir du fait même de la résistance de la société importe peu.


    Cette intransigeance des citoyens à l’égard des politiques est pour partie injuste :

    •        on leur reproche de ne pas tenir leurs promesses alors que chacun sait bien que ces promesses ne sont que cela, des promesses appelées à être oubliées,
    •        on leur reproche de ne pas imposer des réformes mais on est les premiers à protester lorsqu’une réforme menace notre quotidien ou des principes auxquels nous tenons.


    Cette intransigeance peut être dite injuste, reste qu’elle est bien réelle et que les politiques doivent faire avec. Nicolas Sarkozy pensait s’en tirer en épousant les exaspération de l’opinion et en multipliant les projets de loi censés répondre aux attentes du moment. Cette stratégie lui permettait de se mettre au centre de la scène et de donner le sentiment du mouvement, l’illusion de l’action. Je dis illusion parce que l’on voit bien, après coup, que les réformes annoncées à grand coup de trompe n’ont pas abouti ou n’ont pas donné les résultats promis.

    Une autre stratégie consisterait à déléguer la décision à d’autres instances. C’est ce qu’a réussi François Hollande avec la négociation pour l’emploi qui a amené organisations syndicales et patronales à se mettre d’accord sur un projet que le pouvoir n’a plus qu’à valider. On peut penser qu’il utilisera chaque fois que possible la même méthode. Encore faudra-t-il qu’il y ait des partenaires qui aient la légitimité pour négocier, ce qui est le cas dans le domaine social mais pas ailleurs, et que ceux-ci soient disposés à entrer en négociation, ce qui ne va pas forcément de soi. Certains peuvent être tentés par une politique de la chaise vide ou par une opposition frontale au gouvernement.



    Autant dire que cette stratégie qui revient à faire du pouvoir politique l’ordonnateur des négociations et leur fidèle greffier n’est pas la panacée.



    Certains ont cru trouver une solution dans ce qu’on a appelé la démocratie participative. Les quelques exemples de mise en œuvre que l’on connaît ne sont malheureusement pas très convaincants. Bien loin de favoriser l’émergence d’un consensus, ces processus tendent souvent à construire les oppositions, amènent les citoyens à se prononcer pour ou contre, à s’opposer sur ses sujets qui les auraient autrement laissés indifférents.



    Un problème sans solution ?

    Gouverner n’a, sans doute, jamais été facile, mais cela paraît aujourd’hui plus difficile encore. Parce que la complexité de nos sociétés rend toute réforme coûteuse pour une partie au moins de l’opinion, parce que le temps long de la réforme ne va pas avec celui, infiniment plus court, du jugement de l’opinion, parce qu’enfin nous n’acceptons plus la parole d’un expert qui n’ait été confrontée à celle d’un autre expert.



    Ce défi est celui de nos gouvernants qui ne semblent pas avoir encore trouvé le moyen de le résoudre.





    2 April 2013, 9:47 am
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